Les citrouilles de Triolo
L’ÉPOUVANTAIL À TÊTE DE CITROUILLE
Il y avait sur l’île de Samain un épouvantail bien connu de tous, puisqu’il avait la particularité d’avoir, en guise de tête, une véritable citrouille ! Citrouille dans laquelle, il n’est pas besoin que je le stipule, il creusait patiemment et méticuleusement d’abord des trous bien ronds afin qu’il puisse voir clair, ensuite deux moitiés de triangle pour sentir l’odeur des feuilles sur le chemin et la boue trempée, enfin il se taillait une large bouche pour avoir de quoi parler – et de quoi manger ! Vous me demanderez alors de quoi peut bien se nourrir un épouvantail, mais c’est une question que je laisse en suspens pour le moment. Vous me direz aussi qu’avec une bouche comme la sienne, découpée avec soin dans la courge, il devait en faire, de larges sourires ! Hélas, notre épouvantail souriait très peu, car il était d’une nature agacée et parce qu’il prenait peur très souvent. Ayons le soin de développer ces deux points avant d’en venir à l’histoire qui le met en scène.
Cet épouvantail s’appelait Triolo et il avait la peur bleue de tout le monde ! On n’avait jamais vu plus casanier que lui, moins avenant à la vue de ses compagnons de Samain qui osaient braver sa solitude en lui rendant visite. La venue d’un ami fait toujours plaisir, je pense que vous ne me corrigerez pas là-dessus, mais Triolo, qui n’avait tout compte fait que peu d’amis, n’était pas de cet avis ; il préférait, et de loin – de très très loin ! – vivre en reclus, coupé du monde, à boire du thé, à lire un livre au chaud chez soi, à somnoler tranquillement sans s’importuner de ce qu’il pouvait fichtrement bien se passer dehors. (Ce sont là des plaisirs qu’on ne saurait lui reprocher dans l’absolu.) Ce n’était pas, à la vérité, quelqu’un de très commode, et les gens avaient souvent de lui l’image d’un épouvantail grincheux et peu bavard. Il nous faut encore ajouter que Triolo, certes avait peur des autres – ou plutôt peur que sa bien-aimée solitude ne soit compromise –, mais avait peur tout court, c’est-à-dire peur des monstres et du noir. « Peur » est ici un mot relatif pour dire à quel point il était vraiment terrorisé par la moindre feuille d’automne qui pouvait, en s’échappant de son arbre et en glissant dans l’air, doucement effleurer sa tête de courge ! (Ce n’est pas une insulte, ne m’en tenez pas rigueur.) Mais ce qui l’effrayait davantage, c’était sans aucun doute l’obscurité de la nuit, qui était vraiment noire comme l’encre d’une pieuvre, car sur l’île de Samain, à l’exception de quelques lanternes et bougies, on n’avait pas encore d’éclairage public ! (Et ne me parlez pas de courant ou de lampes électriques, ces choses-là étaient bien loin d’être connues sur ce bout de terre isolé du monde.) De sorte que les nuits étaient vraiment noires, et Triolo ne mettait donc jamais le nez dehors dès que le soleil se fut couché.
Mais ce n’était là pas encore sa plus grande peur – non ! – : il avait horreur des oiseaux, ses plus grands ennemis. N’est-ce pas fâcheux pour un épouvantail, lui qui est censé les faire déguerpir ? De la mésange au corbeau, en passant par le chardonneret, le rouge-gorge ou le très joli bouvreuil, leur simple chant, bien que doux à n’importe quelle oreille, suffisait à geler sa paille ! (Voyez comme des choses qui peuvent amuser ou susciter l’admiration de certains sont à l’origine de la peur des autres ! Car les peurs, si elles ne sont pas fondées sur des faits clairs et indubitables, sont irrationnelles.) Son plus terrible adversaire, celui qui hantait ses cauchemars, à l’origine de nombreux réveils angoissés au milieu de la nuit, était… la chouette ! Son hululement, oh là là, il ne fallait pas en parler à notre pauvre Triolo, qui s’en serait retrouvé tout gesticulant de peur ! Le hibou n’était guère en reste non plus, bien qu’aucun de ces volatiles n’ait jamais attaqué personne sur l’île de Samain.
Vous en savez maintenant suffisamment sur Triolo pour désormais lire ou écouter l’histoire qui va suivre.
LA DISPARITION DANS LE POTAGER
C’était toujours l’automne sur l’île de Samain, de sorte que les feuilles n’étaient vertes qu’une semaine dans l’année, avant de roussir et de rester là, avec leur ordinaire manteau de cuivre, sur les branches, pour tomber enfin comme toutes les feuilles mortes. Comme l’île était plongée dans un automne éternel – avec parfois des vagues de froid intenses qui recouvraient le paysage de neige, mais on n’avait pas connu d’épisodes comme celui-là depuis des siècles ! –, c’était toujours la saison pour cultiver la citrouille ! Les potagers étaient constamment habités par des courges de formes et de couleurs très diverses, d’une variété inimaginable. Si j’étais dessinateur, je vous aurais bien représenté chacune des différentes espèces de cucurbitacées typiques de Samain, comme ces énormes courges qui avaient la taille d’une maison (oui, oui !), ces drôles de potirons carrés, ou encore ces curieuses coloquintes violacées au goût extraordinaire, qui font la fierté de toute l’île ! Mais comme je ne suis pas dessinateur, je vous demanderai simplement de les imaginer.
Notre épouvantail cultivait son jardin, et dans son jardin on trouvait naturellement des citrouilles – et j’allais dire, on ne trouvait que cela. C’était en fait sa réserve personnelle ; au fur et à mesure que la citrouille qui lui servait présentement de tête se mettait à pourrir, il pouvait ainsi la remplacer rapidement et lui éviter bien des ennuis. Paisiblement, Triolo s’attardait donc un matin à examiner ses plantes, vérifiant qu’elles n’avaient pas été grignotées par quelque animal, qu’elles n’étaient atteintes d’aucune maladie ou encore qu’elles ne se décomposaient pas prématurément.
— Mes citrouilles se portent à merveille, se dit Triolo après avoir achevé son examen.
Il rentra alors dans sa petite chaumière pour lire un peu avant le déjeuner ; puis il déjeuna ; après s’être rassasié, il passa une partie de l’après-midi à recoudre sa vieille couette qui s’était déchirée avec le temps – mais si confortable que, pour rien au monde, Triolo ne l’aurait jetée aux ordures. Une fois sa couture faite, il réinspecta une nouvelle fois ses plantations (on ne sait jamais !) en se hâtant, car déjà, à l’horizon, le soleil plongeait dans la mer. Comme c’est perpétuellement l’automne sur l’île de Samain, les jours sont très courts : comme chez nous au mois de novembre, le soleil se lève vers huit heures et se couche dès dix-sept heures. Triolo partit se coucher, comme à son habitude, sans avoir dîné, car en tant qu’épouvantail, il n’avait besoin de manger qu’une fois dans la journée – et encore, il pouvait bien s’abstenir de toute nourriture pendant un mois complet, au minimum ! Mais c’est si bon de manger que lui-même n’aurait pas désiré se priver de ce plaisir.
Le lendemain matin, Triolo se leva avec le soleil ; c’était un tel trouillard qu’il refusait complètement de vivre hors du jour.
— Qui sait ce qui peut sortir du ventre de la nuit ? se disait-il. Il vaut mieux fermer l’œil, au moins on ne voit aucun monstre quand on dort, on ne fait pas de bruit, on ne dérange personne, et c’est bien comme ça ! Que la nuit reste loin de moi, se répétait-il en y repensant, frissonnant d’effroi.
Triolo se leva donc, et il ordonna sa matinée selon sa petite routine. Un petit-déjeuner ? Non, il préférait remplir son estomac à midi. Un peu de lecture ? Pas encore, il n’était pas d’humeur, si tôt le matin ! Vous devinez aisément, car l’organisation de sa journée était simple comme bonjour : il choisit dès le réveil d’aller inspecter son potager, après s’être étiré de tout son long comme un chat et avoir refourré son corps d’une bonne paille bien fraîche et dorée.
Ce qu’il allait découvrir en sortant le nez dehors était le comble du cauchemar : plus une citrouille à perte de vue, ne serait-ce qu’un seul petit morceau de courge dans la terre, non, pas même la trace des longs filets de graines filandreux ; seule gisait l’empreinte des citrouilles qui s’étaient, semblait-il, volatilisées !
— Quel malheur ! s’écria Triolo face à cette sinistre vision de son jardin dépeuplé.
Que pouvait-il bien s’être passé ? Où avaient bien pu disparaître toutes ses belles et rondes citrouilles ? D’abord, est-ce que ça a des pattes, une citrouille ? Considérons que, sur l’île de Samain, elles en auraient eues ; on aurait pu donner à Triolo une explication toute faite : les voilà en pleine gambade sur l’île, il suffirait seulement de les rattraper et de leur montrer le chemin du retour, illico presto ! Malheureusement, à l’exception notable de leur couleur, de leur forme ou de leur taille, les citrouilles de Samain n’étaient pas particulièrement différentes des citrouilles que nous connaissons de par chez nous ; pas de pattes, donc pas moyen de déguerpir une fois le dos tourné.
Vous pensez sans doute à ce que je pense aussi, à ce que votre mère ou votre père pense en vous lisant cette histoire (si vous ne la lisez pas encore tout seul ou si vous appréciez qu’on vous lise une bonne histoire), et à ce que Triolo pensa lui-même sur-le-champ : on lui avait volé ses précieuses citrouilles ! Mais qui donc avait bien pu commettre un tel méfait ? L’île de Samain regorge de gens monstrueux, qui ont littéralement des têtes à faire peur, mais ils ne sont jamais bien méchants ; il faut être bien vilain pour se mettre à chaparder les autres sans une bonne raison. Cela mit Triolo dans une colère noire, s’égosillant à tout-va (jusqu’à en faire fuir les oiseaux) :
— Misère, miséricorde ! Maudits soient les malfaiteurs qui m’ont volé la tête !
Car désormais Triolo n’avait plus du tout de quoi remplacer sa citrouille qui faisait office de tête, et qui commençait sérieusement à se détériorer les jours passant. D’humeur plus que bougonne, il finit par ronchonner, puis pleurer un bon coup, avant de reprendre finalement ses esprits. Une fois revenu à la raison, notre épouvantail se mit en route, avec pour ambition de démasquer le ou les coupables, et de mettre la main sur quelque témoin du sacrilège.
LA VISITE CHEZ LA SORCIÈRE
La petite chaumière de Triolo, maisonnette charmante, un brin bucolique, était située dans un coin isolé de Samain ; on avait rarement l’occasion de venir visiter l’épouvantail, et, très souvent, si l’on s’aventurait dans les parages, c’est qu’on s’était perdu. Il se décida donc à sortir de son paradis à l’écart de tous pour rencontrer quelqu’un à qui il pourrait raconter toute sa malheureuse situation. L’île de Samain se composait en grande partie d’une vaste étendue forestière, émaillée par quelques clairières ; si l’on parcourait les côtes, on pouvait échapper à l’emprise des forêts pour atteindre une vaste plaine, au sud. Vous me direz que le paysage n’était pas très varié, mais les Samiens (comme ils s’appelaient) avaient un sens plus aigu que n’importe qui pour ce qui est de capturer le caractère propre à chaque forêt. Si vous avez déjà vécu aux abords d’une forêt, ou si vous vous y êtes déjà promené avec vos parents, alors vous devez peut-être comprendre ce que je dis : chaque forêt a sa musique, laquelle n’est pas simple à écouter lorsque nos oreilles ne sont pas suffisamment habituées ; de même, chaque forêt a sa propre tenue, mais il faut que nos yeux soient affûtés, comme ceux d’un lynx, pour la dénicher ; et chaque forêt, enfin, a sa propre odeur, et c’est sans doute, pour notre nez, le plus difficile à sentir.
Triolo marchait donc dans la forêt ; il avait tenté de scruter méticuleusement le sol depuis chez lui afin de dégoter quelque trace de pas dans le sol boueux, mais rien du tout. Il finit par tomber sur une minuscule clairière, qui avait juste la place pour abriter une maison cossue.
— Je me demande bien qui vit là-dedans, se dit Triolo, qui était tellement peu sociable qu’il connaissait à peine les habitants de l’île.
Les murs en bois étaient tout roses, si bien qu’il s’attendait à ce que soit la maison d’une fée, voire d’une princesse.
— Mais quelle idée une princesse aurait-elle eue pour vivre seule, loin de tout… C’est intimidant ! s’exclama pour lui-même Triolo.
Il constata la présence d’un très grand potager, beaucoup plus large que le sien, avec toutes sortes de légumes : du céleri, du chou, des betteraves, des épinards et, bien sûr, l’aliment par excellence de Samain, des pommes de terre ! Tout un carré du jardin paraissait toutefois drôlement vide, comme si l’on avait oublié d’y planter quelque chose. Un petit chemin coupait le potager en deux et menait jusqu’au palier de la chaumière ; Triolo se dit, après avoir examiné toutes ces cultures, qu’il serait intéressant d’aller rencontrer le jardinier ou la jardinière des lieux afin d’avoir, peut-être, des renseignements sur sa mésaventure potagère.
En empruntant le chemin, il aperçut, au fond du jardin, une parcelle entière consacrée à la culture de champignon !
— Je n’ai jamais vu des champignons cultivés comme ça, s’interrogea Triolo. On les ramasse habituellement en forêt, ça pullule. La personne qui habite cette maison rose doit avoir de belles mains vertes !
Arrivé sur le palier, légèrement anxieux, il frappa à la porte, une fois… deux fois… trois fois… Puis il patienta qu’on vienne lui ouvrir. Il crut pendant un instant que personne n’était là et se voyait déjà rebrousser chemin, dépité. Brusquement, il entendit, à l’intérieur de la maison, des pas qui faisaient grincer le plancher, et la porte s’ouvrit. Une vieille dame, surprise, le dévisagea sans rien dire, et adopta soudain un air méchant, comme prise d’une colère profonde et soudaine.
— Que veut Monsieur ? Monsieur a-t-il l’intention de me voler encore quelques-unes de mes belles citrouilles ? s’énerva-t-elle auprès de Triolo, qui ne comprit rien à ses accusations.
Son chemisier brodé rose sentait la potion.
— Qu’est-ce… que vous … vous voulez dire ? bredouilla l’épouvantail.
— Ce que je veux dire ! Misérable chenapan de paille ! Je vais t’expliquer ce que je veux dire !
Et elle le prit violemment par le bras (si violemment que Triolo ne put résister et se laissa faire malgré lui), puis le conduisit jusqu’au carré vide de son potager, et lui pointa du doigt, justement, les herbes qui ne portaient rien, pas une plante, pas un légume.
— Que vois-tu ? lui demanda-t-elle sur un ton agressif.
— Je ne vois rien du tout ! s’écria Triolo.
Très contrarié, son anxiété se changea en un ton plein de grognes, comme à son habitude.
— Je ne vois pas du tout ce que vous me voulez, s’exclama-t-il, votre ton et votre comportement commencent à m’agacer sérieusement !
Là, Triolo entendit des pas lourds errer dans la maison et venir jusqu’au palier ; par la porte d’entrée, il en sortit un gigantesque golem, un monstre énorme fait intégralement de pierres. Il était au service de la vieille dame, qui révélait ainsi avoir plus d’un tour dans son sac, car seules les sorcières sont capables de créer des golems et de les avoir à leur merci ! Celui-ci faisait le ménage et, si jamais sa maîtresse était menacée, alors il pouvait devenir son bouclier protecteur, voire une coriace massue pour faire face aux problèmes. Cela ne rassura pas franchement Triolo de voir débarquer une telle créature ; il déglutit de frayeur.
— Vous êtes donc une sorcière ! s’exclama-t-il, d’un ton moins certain.
— Tête de linotte, lui dit-elle en fronçant encore davantage les sourcils, tu t’es mis dans un sacré pétrin ! Je n’ai pas pour habitude d’être vilaine, je ne suis pas une méchante sorcière, ça je peux te le dire ! Si j’avais été méchante, que penses-tu qu’il serait advenu de toi ? La citrouille qui te sert de tête serait déjà malaxée ou bouillie, fin prête pour le dîner de ce soir !
— Mais que me reprochez-vous, bon sang ! s’exclama Triolo qui reprit du courage, constatant l’immobilité apparente du golem, vers qui il ne cessait toutefois de jeter des œillades d’inquiétude. Je ne vous ai rien dérobé, à ce que je sache ! Et vous ne me faites pas peur, même avec votre chien de garde à la peau de cailloux !
— Tu m’as volé mes citrouilles ! hurla la sorcière, sortie de ses gonds.
Cette accusation étonnante médusa Triolo. Il n’avait donc pas été la seule victime de ces disparitions, et ce qu’il craignait être un vol à la dérobée se révélait être, en vérité, une grande machination bien huilée. Problème : la sorcière, dont le visage avait pris le teint d’une tomate, le croyait coupable !
— Je n’ai rien à voir avec ces vols ! se défendit-il. Si je suis venu jusqu’à vous, c’était pour savoir si je n’avais pas été le seul à avoir été pillé ! Car, Madame la sorcière, voyez-vous, je suis aussi démuni que vous…
— Oh, le sagouin ! petit menteur ! gronda la sorcière. Regarde toi donc dans une glace avant de parler ! Non content d’avoir dilapidé mon potager, d’avoir emporté avec toi ces belles citrouilles qui ne t’appartenaient pas, tu t’es permis de te moquer de moi ! Tu as fait de MA citrouille TA tête ! C’est plus qu’impoli, c’est de la provocation !
— Quoi, vous êtes folle ! répliqua Triolo, déconcerté. Si j’étais venu vous voler vos citrouilles, aurais-je été assez idiot pour venir frapper à votre porte dès le lendemain ! Ça n’a ni queue ni tête !
— Assez ! réprimanda la sorcière. Voilà pour toi un sort, en guise de punition !
Triolo n’eut même pas le temps de répondre quoi que ce soit que la sorcière tendit les bras et gesticula ses longs doigts osseux, comme une danse incompréhensible. Elle récita une formule étrange, qui disait : « Fungi, fungi, fungi ! Melo kino ko-ko ! Que ce gredin d’épouvantail à tête de citrouille se transforme en champignon à sa juste mesure, avant qu’il n’ait le temps de dire ouille ! Seta melo ! Fungi, fungi, fungi ! »
À l’instant où la sorcière achevait ses mots, Triolo, qui reculait peu à peu et s’apprêtait à prendre ses jambes à son cou, mais craignant déjà la confrontation avec le golem, se métamorphosa tout à coup en ce qu’elle avait ordonné, c’est-à-dire un champignon, géant, capable de se mouvoir et de parler, marron et presque noir au niveau du chapeau, brun clair et presque beige au niveau de ses pieds.
SCOURI L’ÉCUREUIL
Quelle terrible journée pour Triolo ! Voilà qu’après avoir été victime d’un larcin, il n’était désormais plus qu’un champignon vivant, avec ses bras boudinés, ses jambes potelées, le visage confondu avec le reste de son corps et caché sous l’ombre de son chapeau qui avait la force d’un parapluie… On était bien loin de l’épouvantail à tête de citrouille ! Après l’avoir transformé, la sorcière lui dit « Oust ! », ce qui signifiait qu’il ne valait mieux pas rester dans les parages, sous peine de finir dans une casserole.
Ainsi, notre épouvantail champignonisé, tétanisé et secoué par ce qui venait de se produire, choisit de fuir, sous le regard éteint du golem et sous les foudres de la sorcière, qui lui lança, tandis qu’il courait difficilement :
— Je te retransformerai une fois que tu m’auras rendu les citrouilles que tu m’as volées, et seulement à ce moment-là, sacripant !
Voilà Triolo dans de beaux draps, c’est peu dire… À travers la forêt, il marchait d’un pas très lent parce que, de son corps très long qui finissait par ses deux grosses jambes, celles-ci étaient de fait assez proches l’une de l’autre, trop proches proportionnellement, ce qui avait l’inconvénient de lui rendre toute marche ingrate. Sonné par tous ces événements dramatiques, Triolo errait dans les bois et semblait, aux yeux de n’importe qui, perdu, ou ailleurs, dans ses pensées.
— Que vais-je devenir, se lamentait-il, que vais-je donc devenir, hein ?
Et il se répétait cela à lui-même, à voix haute, en alternant une plainte accompagnée d’un pleurnichement, suivie d’une autre, cette fois-ci plus grognée qu’autre chose. Mais l’on n’est jamais seul en forêt, encore moins sur l’île de Samain ! Un écureuil, au manteau de poils roux, niché sereinement dans son arbre, entendit les râles de ce drôle de champignon et, mû par la curiosité, sortit sa tête dehors et constata que ce dernier s’était assis au pied de son arbre, poursuivant ses lamentations.
Le petit animal ne vivait pas seulement dans un trou où il aurait de quoi entreposer son garde-manger – comme le ferait n’importe quel écureuil dans nos contrées –, mais dans une véritable petite pièce bien entretenue où se disposaient une table habillée d’une nappe en soie, une chaise en partie rongée – comme les coins de table –, une armoire renfermant des assiettes et des tasses, dotée d’un tiroir inférieur pour ranger les couverts ; il y avait même la place pour une pile de livres et un lit ; tout cela fait aux dimensions de cet écureuil, qui n’était pas bien grand, sans être spécialement petit. Par ailleurs, le trou n’avait rien de béant, puisque l’écureuil l’avait clos à la façon d’une fenêtre, c’est-à-dire avec du bois encerclant deux larges vitres de verre, qu’on pouvait ouvrir par une poignée, et que le rongeur pouvait dissimuler par un morceau de drap qui faisait office de rideau opaque. Autre fait admirable, et non des moindres : l’écureuil avait la capacité de parler ! Avouez que vous vous attendiez à trouver, dans cette histoire, un petit animal parlant, car toutes les bonnes histoires en sont peuplées !
L’écureuil, toujours très curieux, quitta son trou pour rencontrer ce spécimen qui geignait contre l’arbre ; il longea le tronc et, au niveau du champignon, le renifla dans tous les sens – un moyen pour lui de savoir immédiatement à qui il avait affaire.
— Mais… que faites-vous ! s’écria Triolo en le découvrant.
— Je vous renifle, ça ne se voit pas ? répondit l’écureuil.
Triolo se tut alors, bouche bée, et le rongeur continua son auscultation jusqu’à être certain de ne pas avoir affaire à quelqu’un de méchant.
— Grincheux, trouillard, triste, très triste, énuméra-t-il pour lui. Mais pas méchant !… Enchanté, cher champignon, je m’appelle Scouri ! Je crois ne t’avoir jamais vu par ici, tu es nouveau ?
— Je ne suis pas un champignon ! ronchonna le champignon. Non, je n’en suis pas un !
— Mes yeux me joueraient-ils une farce ? s’étonna l’écureuil.
Il tourna fébrilement autour du champignon, de droite à gauche, puis de gauche à droite, l’examinant de ses yeux ronds et noirs.
— Mmmm, c’est étrange ! dit-il, puis il fila droit vers son trou creusé plus haut dans l’arbre, non loin des feuillages, et il revint quelques instants plus tard, une petite paire de lunettes sur son museau, aux verres parfaitement ronds qui épousaient à merveille la forme de ses yeux noirs. Il ne dit rien, refit son tour de droite à gauche, puis de gauche à droite, et conclut finalement :
— Je suis au regret de constater que vous êtes bien un champignon, cela ne fait aucun doute !
— Vous vous méprenez ! rétorqua Triolo.
— Je suis affirmatif, vous êtes un champignon, Monsieur ! insista Scouri l’écureuil. Mais cela ne fait aucun mal d’être un champignon ! Ne craignez pas d’être dévoré par mes deux longues dents blanches, non, elles sont faites pour casser les noix ! J’aime la frugalité, vous savez… Un repas de noisettes, ça me suffit amplement. Je n’aime pas les champignons, de toute façon, donc, vraiment, vous n’avez rien à craindre de ce côté-là !… Et puis, c’est très beau, un champignon ! N’écoutez pas les méchantes personnes qui disent le contraire !
— Là n’est pas la question, souffla Triolo, éreinté. Le problème, c’est que mon corps est en réalité fait intégralement de paille (de la paille fraîche de ce matin, qui plus est !) et que ma tête est une citrouille ! Or, une sorcière m’a méchamment transformé en champignon pour me punir, soi-disant, d’un vol que j’aurais commis, mais dont je suis parfaitement innocent !
— Oh, quel malheur ! compatit l’écureuil. Je comprends maintenant vos ronchonnements et vos pleurs ! Mais pour quelle raison vous a-t-elle accusé d’une chose pareille ?
Triolo lui raconta alors toute l’histoire, ce vol mystérieux de citrouilles.
— Empêtrée dans sa colère, ajouta-t-il, je suis tombé à pic pour être son bouc émissaire ! Elle a fait de moi le voleur, et me voilà dans cette lamentable situation !
— Que Dame Nature nous préserve de la colère ! sermonna Scouri. Sous son joug, on ne fait que le pire et l’on n’est plus nous-même !
— Ça oui, en attendant j’ai gardé mon calme du mieux que j’ai pu, et c’est moi, aujourd’hui, qui ne suis plus moi-même, se lamenta encore Triolo.
Le silence s’abattit comme une chape de plomb, et ils ne dirent ensuite plus aucun mot pendant quelques minutes…
— J’ai peut-être une solution à votre problème, affirma l’écureuil après avoir longuement réfléchi.
— Ah oui, vous croyez ? demanda Triolo sans y croire.
— Vous connaissez sûrement l’apothicairesse de Samain ? demanda l’écureuil.
— L’apothicairesse ?
— Oui, la pharmacienne, si vous préférez. Une fois (vous allez rire), je fus atteint de somnambulisme, et une nuit je me suis retrouvé le nez dans la terre, à trois mètres de mon trou, une patte brisée ! J’ai fait comme j’ai pu, je me suis débrouillé et j’ai claudiqué jusqu’à cette fameuse apothicairesse dont on m’avait parlé, une hase qui ne paye pas de mine, et elle me soigna miraculeusement et en un rien de temps j’étais remis !
— Mais encore ?
— Une autre fois, continua Scouri, j’étais poursuivi par un affreux chien et fus pris dans sa gueule ; comme vous pouvez vous en douter, je ressortis avec beaucoup de bave et de blessures (à peu de chose près, c’était ma fin). J’y retournai alors, en rampant jusqu’à son terrier ; elle me fit boire une potion, et, deux jours plus tard, mes plaies étaient miraculeusement pansées et je me portais comme un charme !
— Mais je ne suis pas blessé, et je n’ai pas la jambe ou le pied cassé ! fit remarquer amèrement Triolo, songeant qu’il parlait pour ne rien dire.
— Cette lièvre de science est une faiseuse de miracles ! répéta le rongeur. Je pense qu’elle serait capable de vous sauvez la mise ! Ça ne te coûte rien d’essayer, non ?
Scouri n’avait pas tort ! Triolo dut l’admettre aussitôt ; que pouvait-il faire, de toute façon, sinon espérer qu’on le sorte, par magie, de cette mésaventure, comme il y était entré ? Notre épouvantail à tête de citrouille transformé en champignon se remit sur ses jambes potelées, remercia poliment Scouri l’écureuil, puis il partit droit devant lui ; mais, dans sa hâte, il en avait oublié quelque chose d’essentiel. Il rebroussa chemin et appela Scouri, remonté à ce moment-là dans son trou.
— Tiens, cher ami, vous ici, déjà ?
— Je me suis rendu compte, en cours de route, que je ne connaissais pas le chemin qui mène chez l’apothicairesse ! dit Triolo, un peu honteux.
— Si cela vous convient, je peux vous accompagner jusque là-bas ! répondit avec entrain le rongeur.
Et Triolo, qui pourtant aimait plus que tout au monde rester seul, répondit une phrase qui portait en elle tout le caractère exceptionnel de la situation :
— Volontiers, Monsieur l’écureuil !
LE FANTÔME DU CIMETIÈRE
Les deux compagnons traversèrent la forêt et cheminèrent ensuite vers le terrier de l’apothicairesse, sur la vaste plaine orientale de l’île. Pour passer le temps et rendre agréable leur marche, Triolo et Scouti discutèrent de la pluie et du beau temps, apprirent à se connaître davantage. Ils furent bientôt amis, si bien qu’ils se tutoyèrent en un rien de temps. Ils parlèrent en long, en large et en travers de toute cette histoire loufoque de disparition de citrouilles et de transformation en champignon par une sorcière qui avait à son service un golem ; Scouti apprit notamment à l’épouvantail que cette sorcière s’appelait Bruxa, qu’elle n’était pas bien méchante, mais d’un tempérament comme qui dirait bien trempé.
— À qui le dis-tu ! J’en fais les frais ! bougonna Triolo.
L’écureuil, d’humeur bavarde, lui conta ensuite son enfance auprès de parents aimants, de comment il avait fini par quitter le nid, comment il s’installa dans son trou, comment il le meubla de lui-même, rongeant les écorces, mastiquant le bois, lui donnant les formes qu’il désirait :
— Je manie le bois comme un forgeron manie le fer ! Il est à la merci de mes dents, hé hé !
Il raconta ensuite une malheureuse mésaventure, comment il perdit ses parents, au sens propre, comment un jour il ne trouva plus du tout le lieu où ils habitaient, ce qui le chagrina beaucoup.
— J’aime à penser qu’ils vont bien, et j’aime à penser encore plus que je les retrouverai un jour !
Triolo, quant à lui, expliqua qu’il ne savait pas du tout comment il était né, qui avait bien pu le fabriquer, mais que cela l’importait peu :
— Je vis très bien seul, affirma-t-il, bien mieux sans parents ! Je n’aime pas la compagnie… À la rigueur, les souris (car elle touche au fromage, mais pas aux citrouilles ou à mes légumes), mais seulement quand elles ne parlent pas !
Il vit Scouri froncer les sourcils et se corrigea immédiatement :
— Non pas que j’ai en horreur les rongeurs parlants, oh non ! Mais je préfère blablater à l’extérieur, vois-tu ?
— Maintenant que je te connais mieux, dit Scouri, je vois bien qu’en te reniflant tout à l’heure, je ne m’étais pas trompé ! Tu es un épouvantail grognon et solitaire.
— Si tu le veux… concéda Triolo. Je ne grogne pas toute la journée… Se plaindre, ce n’est pas grogner, c’est justifié. Solitaire, oui, je veux bien le reconnaître.
— Un épouvantail à tête de citrouille, dit Scouri en réfléchissant à voix haute. Je crois t’avoir déjà croisé sans jamais t’avoir adressé la parole ! J’ai le souvenir de t’avoir vu fuir un corbeau…
— Ne m’en parle pas ! gémit Triolo. J’ai horreur de ces bestioles !
Ils arrivèrent aux abords d’une rangée de tombes ; c’était le vieux cimetière de Samain, mais comme plus personne ne mourrait sur l’île, il ne servait à rien, sinon à contenir les ossements de ceux qui trépassèrent par le passé.
— Je ne me sens pas très bien, confessa Triolo d’une voix tremblante. J’ai horreur des cimetières… Cela me rend profondément mal à l’aise…
— Je peux comprendre, répondit l’écureuil. Mais ces morts dorment d’un repos tranquille, tu sais, ils ne te feront aucun mal du moment que tu ne viens pas les déranger !
Ces mots ayant été dits, une voix spectrale, tout droit sortie du cimetière, comme emportée par le vent, fit frémir leurs oreilles :
— Bouuuhouuuu ! disait cette voix.
— Misère ! hurla Triolo. Un fantôme ! Un fantôme ! Sauve qui peut !
Et il partit en courant pour se cacher, mais comme ses jambes de champignon étaient raccourcies, il perdit l’équilibre et tomba face contre terre ! Peu rassuré, l’écureuil avait toutefois du courage à revendre ; il rejoignit son ami par de petits bonds, et lui dit :
— Doucement, doucement, Triolo ! Tu cries à en réveiller les morts !
— Il n’y avait pas besoin de ça ! s’affola Triolo. Tu as entendu cet horrible bruit ? J’en ai la chair de poule, brrrr…
Ces mots ayant été dits, la même voix spectrale vint se coller près d’eux et glissa ce mot d’horreur dans leurs oreilles : « Bouh ! » Cela fut suffisant pour faire sursauter les deux amis, mais cela eut aussi le mérite de remettre Triolo sur ses jambes. Je ne vous dis pas combien elles tremblaient, ses pauvres jambes champignonifiées ! Imaginez un instant qu’une voix inconnue vous souffle des mots à l’oreille : glaçant, oui !
Triolo se serait bien rongé les ongles, mais comme il n’en avait pas, il se contentait de claquer des dents par frayeur ; Scouri, lui, qui était comme je l’ai dit un rongeur courageux, plein de ressources (vous allez le constater dès maintenant), bien qu’un peu apeuré, prit un ton sérieux et grave pour dire :
— Qui s’amuse à jouer un tour à deux pauvres gens qui se rendent chez l’apothicairesse ? Veuillez vous montrer ou vous taire à jamais !
L’écureuil s’attendait à n’entendre que le vent, mais il fut surpris par des ricanements dans l’air ; ces ricanements semblaient tout près, mais il n’y avait personne aux alentours, personne sinon eux-mêmes.
— Ça n’a rien de drôle, vraiment ! continua Scouri. Regardez dans quel état vous avez mis mon ami ! Non, vraiment, c’est méchant !
Soudain, se dessina dans l’air une forme transparente dont on pouvait deviner les contours, de plus en plus visible, puis complètement apparente : vous l’avez peut-être deviné, mais il s’agissait d’un fantôme ! Mais tout le contraire d’un spectre horrible à voir, l’un de ceux qui pourraient venir hanter vos cauchemars ; non, c’était en vérité un petit fantôme, qui avait l’allure d’un drap bleu pâle, dans lequel on discernait la forme plus ou moins perceptible de deux bras et d’une tête, dotée de deux grands yeux noirs triangulaires et d’une large bouche moqueuse. Le petit fantôme continuait à rire devant le visage ahuri de Triolo et sous le regard plein de foudres de Scouri.
— Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ! s’exclama-il. Il fallait bien s’en douter que, rôdant près du cimetière, nous croiserions la route de ce petit farceur d’Asmo !
— Asmo… LE TERRIIIBLE ! s’écria le dénommé Asmo.
— Tu n’as rien de terrible, mon garçon, affirma Scouri sur un ton de réprimande. Faire peur aux gens, c’est facile…
— J’adore ça ! répondit Asmo, enjoué. Je suis un fantôme, après tout ! Pourquoi me reprocherait-on de m’amuser comme un fantôme ?
— Tu marques un point, répondit Scouri avec complaisance.
— Bah ! tu n’as qu’à t’amuser avec quelqu’un d’autre ! vociféra Triolo. Est-ce que nous, nous avons l’air de vouloir nous amuser ? NON. Nous, nous essayons de me sortir d’un sacré pétrin. Avons-nous le temps pour ces gamineries ? NON. Misère, miséricorde…
Asmo le regarda un instant, des pieds à la tête (des pieds au chapeau, plutôt), puis il dit en riant :
— Je n’avais jamais vu un champignon aussi grand… Je ne savais pas non plus que les champignons pouvaient être des moulins à paroles !
— Tu me tapes sur les nerfs, saleté de revenant ! beugla Triolo, qui en avait vraiment gros sur le haricot.
— Je préférais quand il était à moitié tombé dans les pommes, soupira le petit fantôme, au moins il ne me criait pas dessus !
— Excuse-le, répondit l’écureuil, il vit une situation difficile en ce moment. C’est pour cette raison que nous nous rendons justement chez l’apothicairesse. Tu dois comprendre aussi que ce n’est pas très amusant d’être harcelé par une voix venue d’outre-tombe !
— Dans ce cas, que ce monsieur champignon m’excuse, dit Asmo.
Et, flottant dans les airs, il se rapprocha lentement de Triolo, qui avait un air renfrogné, et lui demanda :
— Vous acceptez mes excuses ?
— Oui, oui, grogna Triolo. De toute manière, tu es un enfant… C’est un âge où l’idiotie est permise !
— Je ne suis pas idiot, rectifia le fantôme. Je suis un enfant, mais je suis un enfant TERRIBLE, car je suis Asmo le TERRIIIBLE !
— Si tu le dis, souffla Triolo.
Se tournant vers Scouri :
— Je propose désormais que nous continuions notre chemin…
— Parfaitement ! s’exclama l’écureuil. L’apothicairesse n’est plus très loin.
Les deux compères saluèrent le petit fantôme – du moins, pour être honnête, seul Scouri le salua – et poursuivirent leur chemin.
L’APOTHICAIRESSE
Il leur fallut encore une demi-heure pour atteindre leur but, ce fameux terrier de lapin qui avait l’air de tout sauf d’un terrier de lapin ; certes, il se constituait d’un trou – comme tout bon terrier, jusqu’ici vous en conviendrez –, mais ce trou tout à fait particulier était bouchée par une porte boisée, parfaitement ronde, sur laquelle on avait forgé de magnifiques motifs en métal – au sujet desquels ni Triolo ni Scouri n’auraient su comprendre la signification, s’il y en avait une, car c’était principalement esthétique. Il y avait enfin, comme un gros bouton, une énorme poignée et, non moins colossal, un marteau de porte qui prenait la forme d’une tête de lapin avec, dans la bouche, derrière deux grandes dents dorées, un large anneau articulé dont la couleur, dorée aussi, était quelque peu délavée.
Scouri était un peu petit pour l’atteindre, donc il frappa par habitude avec sa petite patte gauche, mais personne ne sembla l’entendre à l’intérieur ; alors, Triolo prit en main l’anneau et tambourina contre le bois. Quelques secondes après, la porte s’ouvrit, dégageant une soudaine odeur de médicament qui provenait de l’intérieur du terrier, à la manière de ce que l’on peut sentir quand on ouvre une armoire à pharmacie ; cette odeur rassura d’emblée Triolo. Derrière la porte entr’ouverte, il y avait un large lièvre grisonnant, dont les poils auraient paru sales s’ils n’étaient pas en fait le résultat de la vieillesse ; ce lièvre, une hase, était la fameuse apothicairesse tant attendue, prénommée Candra.
Candra ne payait pas de mine et ne paraissait pas très différente des autres lièvres qu’on peut croiser n’importe où en forêt, si ce n’est, bien sûr, qu’elle parlait et qu’elle portait sur elle une petite blouse blanche de pharmacienne – ce qui, déjà, n’est pas ordinaire pour un lièvre. Mais derrière son apparence anodine, c’était un curieux personnage : on la disait en effet venir tout droit des cieux, arrivée de l’espace quelques décennies plus tôt – et dont la fusée, avec laquelle elle avait pu atterrir, lui servait désormais de maison – ; les premières années, sa fourrure était si blanche qu’elle étincelait dans la nuit, lumineuse telles les étoiles – encore aujourd’hui, malgré la teinte grisâtre qu’elle a pris avec le temps, on peut facilement l’apercevoir une fois le soleil couché. Mais c’est encore une histoire différente de celle-ci, et je vous la conterai une autre fois. Scouri l’appréciait pour sa grande sagacité, son expertise scientifique unique sur Samain – véritable médecin de l’île qui prodiguait les soins à tous les habitants en quête d’un rétablissement – ; c’est logiquement qu’il songea à elle pour aider Triolo dans sa pénible mésaventure.
— Entrez, entrez, fit la hase aux deux amis, sans même leur demander la raison de leur venue. Prenez garde à l’étroitesse de cette porte, et ne vous faites pas mal à la tête en vous cognant contre les murs, c’est bas de plafond ! avertit-elle en fixant Triolo.
Cette mise en garde n’empêcha pas le champignon de se cogner dans le premier recoin venu.
— Désolée, fit Candra, j’ai essayé au maximum d’élargir avec les années ce terrier, mais il reste encore quelque peu serré pour les grandes personnes telles que vous. Mais, dites-moi ! Je ne vous connais pas ! C’est très rare que je découvre un nouvel habitant sur Samain ! Je suis sûrement la seule que tout le monde connaisse ici, et, pourtant, ce n’est pas une si grande île ! dit-elle, amusée.
Cette remarque fit rire Scouri. Triolo, d’un air toujours un peu renfrogné et désagréable, dit :
— Vous ne me connaissez pas, car je n’ai jamais eu ne serait-ce qu’un rhume, et ça va de soi : mon corps est fait de paille et ma tête est une citrouille ! Quand la paille est trop humide, ou quand elle pourrit, ou qu’elle se casse, alors je n’ai qu’à la changer ; quand ma citrouille se remplit de pourritures et devient la nouvelle demeure des larves, alors je la jette, et je m’en prends une autre ! C’est la vie simple d’un épouvantail !
— Vous m’étonnez, répondit Candra. Vous m’excuserez, mais vous ne m’avez pas l’air d’un épouvantail… Laissez-moi deviner ! On vous a jeté un sort qui vous a conduit à finir dans cet état ?
— Exactement ! répondit Triolo.
— Bruxa ? demanda la hase.
— En personne, répondit Scouri.
— Satanée sorcière ! lança l’apothicairesse, mais plus sur le ton d’un ras-le-bol que sur celui d’une malédiction. Il faut, chaque année, qu’elle finisse par m’envoyer l’une des malheureuses victimes de ses sauts d’humeur et de ses colères noires. Pfff… Passons à l’examen, si vous me le permettez.
Candra ausculta Triolo et sa conclusion ne plut pas aux deux amis :
— Hélas, je ne suis pas sûre de pouvoir faire grand-chose pour vous… C’est un sort puissant qu’elle vous a jeté, mon brave… Laissez-moi voir dans mon débarras de concoctions si je n’aurais pas un remède, mais n’espérez rien.
Elle s’absenta quelques minutes, des minutes très angoissantes pour notre pauvre épouvantail champignonisé, que Scouri tentait de rassurer comme il pouvait, avec sa bonhomie que Triolo commençait vraiment à apprécier. La hase revint, sans breuvage magique entre les pattes.
— C’est ce que je craignais, annonça-t-elle gravement. J’ai bien quelques mixtures qui puissent détransformer quelqu’un changé en souris, en poisson rouge ou en moustique, j’ai même de quoi guérir l’invisibilité, mais je n’ai rien pour contrer une métamorphose en champignon… Je suis désolée, cher ami.
Triolo eut envie de pleurer et de s’énerver tout à la fois ; mais comme Candra avait été polie et bonne avec lui, qu’elle avait fait ce qu’elle pouvait, et que c’était une amie à Scouri, alors il préféra ne rien dire et partir sur-le-champ.
— Je crains qu’à moins de persuader la vieille sorcière de lui redonner son apparence d’origine, il restera coincé dans ce corps de champignon pour l’éternité, dit-elle à l’écureuil.
— J’en ai bien peur, répondit-il. Merci à toi, gentille Candra, d’avoir fait ce que tu as pu.
— Ce n’est rien du tout, je suis désolée et très affligée de ne pas vous avoir été utile. Prends soin de toi, de ton nouveau copain, et viens me voir à la fusée pour boire un café ou prendre le thé !
— Avec plaisir ! répondit Scouri en la saluant.
Dehors, Triolo marmonnait des mots de haine, du genre :
— Qu’elle est nulle cette apothicairesse ! NULLISSIME ! À qui peut-elle bien servir sur cette île ? Je pense qu’elle serait bien incapable de panser, ne serait-ce qu’une égratignure ! Tout ce chemin, tout cet épuisant chemin, pour rencontrer un lapin et qu’il ne me dise rien d’autre que : “Vous êtes venus pour rien”. La poisse ! Misère, miséricorde, mais qu’ai-je fait de méchant pour être si péniblement contrarié ?…
Scouri finit par ressortir du terrier et Candra, à la porte, dit encore une fois combien elle était désolée pour Triolo, et la ferma avec un loquet. L’écureuil, voyant son ami abattu, lui tapota le dos avec sa queue touffue – un signe de fraternité chez les écureuils roux –, puis il proposa à Triolo de le raccompagner jusque chez lui et lui promit, qu’en chemin, ils trouveraient un autre moyen plus concret pour lui faire retrouver son apparence normale.
— Je ne vois rien d’autre, sinon de convaincre cette maudite sorcière, mais tant que je ne lui aurais pas rendu ses citrouilles, c’est peine perdue ! se désespéra l’épouvantail.
Scouri ne répondit rien, la mine un peu tristounette, puis ils quittèrent les lieux, ne désirant pas être surpris par la nuit qui approchait.
PERDU DANS LA NUIT
Si Scouri avait l’intention de refaire le chemin traversé en sens inverse, Triolo voulut traverser la forêt plutôt que de couper par la plaine ; cela avait pour inconvénient de rallonger la route, mais pour avantage de ne pas repasser par le cimetière, ainsi de ne pas croiser à nouveau ce terrible Asmo. Mais Triolo, songeur, plein de pensées qui tournaient en boucle dans sa tête, n’avait pas réfléchi au fait que la nuit risquait de les happer dans leur marche, lui qui pourtant ne supportait pas de se retrouver dans le noir complet, la tête sous les étoiles. Ce qui devait arriver arriva ; le jour glissa doucement dans l’horizon, le ciel s’assombrit et le monde plongea dans un crépuscule complet ; le ciel étoilé était alors caché par les épais feuillages des arbres de la forêt, de sorte qu’on n’y voyait pas grand-chose. Cela n’incommodait pas énormément Scouri l’écureuil, dont les yeux nyctalopes étaient faits pour voir de jour comme de nuit ; pour Triolo, c’était au contraire un calvaire, car il ne voyait goutte ! Il suivait à l’oreille les indications que donnait son compère sur le chemin à suivre, tremblant comme une feuille.
L’air était insoutenablement pesant ; il fut presque tétanisé à l’écoute du hululement d’un hibou ; aux appels nocturnes d’une chouette, il fut paralysé pendant quelques secondes – il fallut que Scouri réagisse et le bouscule légèrement. L’éclat brillant de la Lune se fit un passage à travers les branchages, et plutôt que de rassurer l’épouvantail champignonisé, elle le conforta davantage dans son inquiétude et dans sa terreur maladive de la nuit. La marche se poursuivait péniblement à travers le bois obscur ; plus Triolo avançait, plus il sentait une angoisse latente monter en lui ; il ne se voyait pas sortir vivant de cette forêt ; il ne comprenait pas pourquoi cela durait une éternité.
— Sommes-nous perdus ? demanda-t-il à Scouri d’une voix étranglée.
— Non, non, sois sans crainte. Ce n’est pas facile de se repérer dans une telle obscurité, mais j’ai l’œil pour ça, ne t’inquiète pas !
Cette réponse, qui se voulait pourtant rassurante, ne convainquit en rien Triolo, persuadé dès lors que son compagnon lui mentait afin de lui éviter de paniquer davantage.
— Nous sommes perdus, c’est certain, pensait-il. Cette forêt… cette forêt affreuse va nous gober tout cru… Nous sommes perdus, et nous ne ressortirons jamais d’ici et nous ne reverrons jamais plus le jour, c’est un cauchemar !
Il y eut soudain un bruit parmi les nombreux bruits de la nuit, un bruit particulier qui parvint aux oreilles de Triolo et qui fut la goutte de trop. Je ne saurais moi-même vous expliquer quel était exactement ce son, à quoi il pouvait bien ressembler pour vous faire une comparaison, ni quelle pourrait être son origine, car c’était l’un de ces bruits qu’on entend dans les brouhahas ou dans nos cauchemars, si indescriptible qu’on le croirait inventer de toute pièce par notre cerveau, cherchant de quoi s’effrayer. Peut-être était-ce cela pour Triolo, un bruit qu’il aurait imaginé et qui représenterait à lui seul la quintessence de toutes ses terreurs, à ce moment précis. Qu’importe, car dès l’instant où Triolo entendit ou s’imagina ce bruit, le mal était fait : il hurla et déguerpit à toutes jambes dans la forêt, se croyant poursuivi ou je ne sais trop quoi.
Voilà qu’il était, ironie du sort, vraisemblablement perdu. Il erra alors dans les bois obscurs, envahis de pénombre, craignant de distinguer les yeux lumineux d’une affreuse chouette, et peut-être même pire. Savez-vous ce qui arriva ? Il arriva le pire ! Triolo fut pénétré d’un frisson qui le paralysa de nouveau : un grognement fit frémir toute la forêt, jusqu’à faire danser les feuilles comme un vent souple et furtif. Puis plus rien pendant un léger instant.
— Oh, ça, oh ça, ça doit être un lion ! tenta de se raisonner Triolo. Ou un tigre !… Y a-t-il des lions et des tigres dans les forêts de Samain ?… Je crois n’en avoir jamais vu…
Le grognement retentit de nouveau, plus lourd, plus grave, plus proche aussi. Triolo gesticulait de ses grosses et petites jambes, tremblotant comme un roseau au souffle d’une tempête !
— Oh ça ! Oh ça, ça doit être plutôt un éléphant, se dit Triolo (dans sa tête, car il claquait tellement des dents qu’il lui était impossible de parler !), oui, j’en reconnais le barrissement… Ou n’était-ce pas plutôt un rhinocéros ?… Mais y a-t-il des éléphants et des rhinocéros sur l’île de Samain ? Je crois n’en avoir jamais vu, de mes yeux vus…
Cette fois-ci, ce ne fut pas un grognement qui atteignit les oreilles de notre malheureux ami, mais de grossiers bruits de pas, si puissants qu’il semblait que la terre en tremblait ; à chaque pas qui s’approchait peu à peu de lui, Triolo sursautait de terreur, mais toujours incapable de bouger, tétanisé par sa peur.
— C’en est fini de moi ! pensa-t-il (dans cette situation, on ne saurait lui en tenir rigueur).
Dans l’obscurité, se démarquait de plus en plus une figure colossale, un véritable géant, d’au moins dix fois la taille de notre pauvre épouvantail champignonisé ! Un véritable monstre… Mais ce n’était pas un géant, car il n’y a pas de géant sur l’île de Samain – pas que j’en sache, du moins !… C’était peut-être pire que cela, puisque Triolo avait devant lui… un ogre ! Oui, un ogre, en chair et en os ! Comme ceux des contes de fée ! Mais Triolo ne pensa pas aux « Il était une fois » et encore moins aux « Ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps » quand il vit devant lui cet ogre le dévisager ; depuis le sol, sa tête semblait toucher les nuages, mais elle ne faisait qu’atteindre les plus hauts feuillages – une belle prouesse !
— Mazette ! s’exclama l’ogre en apercevant Triolo (ce qui signifie, dans certaines régions : “Oh, miracle !”). Un autre petit et savoureux champignon : hop ! tu es à moi désormais ! Quelle veine, juste sur le chemin du retour !
Il tendit une énorme main verdâtre et poudreuse, empoigna Triolo qui n’eut même pas le temps de crier et s’évanouit. L’ogre tenait le long de son bras un panier d’osier, dans lequel il rangea soigneusement Triolo, serré parmi d’autres champignons – mais qui étaient de vrais champignons, muets comme des carpes.
CHEZ L’OGRE
Triolo s’éveilla dans ce qui paraissait être une caverne, le fond d’une grotte qu’on avait soigneusement aménagé ; il y avait des meubles en bois mal construits, qui penchaient en peu, ou proportionnellement très déséquilibrés, avec des formes extravagantes ou surréalistes – ce n’était pas l’œuvre d’un fin bricoleur ou d’un menuisier habile. Il y avait avec cela tout un tas d’objets qui semblaient confirmer qu’on était bel et bien chez quelqu’un, dans une drôle d’habitation : de la vaisselle sale qui attendait d’être lavée et qui s’accumulait dans l’évier, des fleurs et des plantes un peu partout, des tapis qui recouvraient une bonne partie du sol, enfin des livres posés en désordre sur une étagère qui servait de bibliothèque, dont les pages autrefois blanches étaient brunes car pleines de l’humidité des murs. L’odeur d’humidité générale était masquée par la senteur des fleurs qui pendaient sur les meubles comme des lierres sur une colonnade, et par le délicieux bouillon qui crapotait dans une grosse marmite en fonte.
Triolo était posé sur une table, aux côtés de morceaux de légumes épars – carottes, poireaux, navets et patates –, d’épluchures d’oignon et de quelques autres champignons, dont certains spécimens étaient absolument inconnus de nos contrées : il y en avait des bleus, des violacés et même quelques tricolores et arc-en-ciel ! Je ne saurais vous dire s’ils étaient bien comestibles – pour un estomac d’être humain – et, de peur qu’un jour vous visitiez l’île de Samain, je préfère ne pas vous conduire par ignorance vers un funeste destin. Dans le cas présent, c’était Triolo qui devait faire face à une terrible fin : être cuisiné et finir comme déjeuner pour l’ogre ! Ce dernier s’était absenté de la cuisine, permettant à Triolo de sortir des vagues ; il n’était plus médusé par la peur comme dans la forêt, ayant repris un peu de sa cervelle.
— Misère, miséricorde ! se lamenta-t-il intérieurement. Je suis heureux d’être encore en vie, moi qui pensais que cet ogre s’apprêtait à me dévorer tout cru au beau milieu des bois… Mais je me rends compte que ce n’est que partie remise, et je fais face au même danger. Si je ne fais rien, je vais me faire manger… Que cela va être douloureux !
Il se releva tant bien que mal et, avec énormément de difficulté, réussit à se remettre sur ses jambes. À ce moment-là, vêtu d’un tablier, l’ogre revint en cuisine, sans apercevoir que le champignon se tenait bien droit sur la table. Il se contenta d’aller laver sa vaisselle en chantonnant une petite comptine.
— Profiterais-je de ce moment pour m’en aller ? se demanda Triolo à lui-même. Je n’aurais sûrement aucune autre aubaine comme celle-ci ; dès qu’il aura fini de laver ses ustensiles, il viendra me prendre pour me cuire !
Il se mit alors en tête de s’échapper de la table, mais elle était haute, bien haute, si haute, oh ! tellement haute qu’il risquait de se briser les jambes, et alors il n’aurait plus qu’à hurler de douleur et à réclamer qu’on le jette vite dans la marmite pour abréger ses souffrances. Que faire ? que faire ? Dans les deux cas, qu’il attende ou qu’il descende de la table (« qu’il aille s’écraser sur le sol » conviendrait mieux), il semblait perdu.
— Misère, miséricorde !
Prenant un courage qu’il ignorait lui-même avoir en lui, il se racla la gorge puis, d’une voix forte mais chevrotante :
— Hem ! hem ! Dis-dis donc, lo-lo-lo-l’ogre !… Tu-tu ne vas quand meu-même pas me manger-gé ?
L’ogre, très surpris (mettez-vous à sa place !), se retourna, interloqué.
— Comment ça ? Qui me parle ?… Mais, mais ! Quoi, c’est impossible ! s’exclama-t-il en approchant sa vilaine figure de Triolo. Un champignon parlant !!
L’ogre avait, comme tous les ogres, une haleine de chacal, mélange d’ail et de maroilles (filez en magasin vous procurer ce fromage pour sentir l’odeur infecte il dégage ! Cela dit, le goût est nettement meilleur). L’ogre était grand comme un sapin, vert comme un gobelin, avec des yeux luisants et jaunes.
— On en apprend tous les jours ! se gargarisa-t-il, mêlant rire et stupéfaction.
— Pitié, très cher monsieur l’ogre, ayez la bonté de ne pas faire de moi votre casse-croûte, je ne suis en effet qu’un pauvre petit champignon vivant, bien vivant !
— Cher petit champignon vivant, bien vivant, s’écria l’ogre, ne te fais pas de bile, tu es tombé bien malgré toi entre de bonnes mains !
À ces mots, Triolo crut s’évanouir de nouveau, cette fois-ci de bonheur.
— Je ne suis pas comme mes lointains cousins d’Europe, continua-t-il, qui attrapent de pauvres enfants et s’en font des festins ! Zieute un peu cette table, toute cette modeste cuisine, vois-tu une sale carcasse de bœuf, de lapin ou de cochon posée quelque part ? Non ! Que crois-tu alors ? Que je trouve leur viande infecte ? Oui, absolument ! Est-ce que je préfère la dinde, la poule et le poulet ? Pas davantage ! Alors quoi, te demandes-tu certainement, cet ogre a-t-il plutôt le goût de la chair humaine ? Si tu as pensé ça, sache que je ne veux pas le savoir, car j’en serais très vexé. Le crois-tu ? Je ne supporte pas la viande ! Je ne mange ni enfant, ni femme, ni homme, ni vache, ni cerf, ni sanglier, ni poisson, ni crabe, ni moule, ni méduse, ni huître, ni tarentule, ni mouche, ni moustique, pas même quelques asticots ou un lézard grillé ! C’est que, tu vas trouver ça un tantinet ridicule, mais j’aime trop la vie pour la retrouver morte dans mon assiette ! Quand je croise une biche dans la forêt, je la salue et elle me salue, et crois-moi ça vaut mille repas ! Je préfère mes petits légumes, mes haricots et pommes de terre, bien sûr mes champignons dont je suis friand ! Mais sois sans crainte, je ne vais pas te manger, car tu es bien vivant, tu bouges et tu parles, c’est suffisant ! J’espère qu’au moins tu me pardonneras de t’avoir fait si peur ! Malgré ma mauvaise tête, ma stature imposante qui peut laisser quelques sueurs froides, je suis loin d’être un méchant !
Triolo était aux anges ! Ce que lui disait l’ogre ne lui parut pas le moins du monde étrange ou simplement bête, mais au contraire très intelligent. Il lui raconta alors toute sa mésaventure, la façon dont il avait été changé en champignon par une mauvaise sorcière !
— Oh, Bruxa ! dit l’ogre, oui, je la connais bien ! Je l’aide parfois à ramasser quelques truffes et amanites en forêt… Ce n’est pas quelqu’un de diabolique, mais elle a l’humeur mauvaise ! C’est une vieille grand-mère un peu ronchonne qui a des pouvoirs magiques… Heureusement que toutes les grands-mères acariâtres ne sont pas toutes des sorcières, pas vrai ? En revanche, je sais, de source sûre, que les gentilles grands-mères sont des fées.
Triolo termina son récit en lui précisant qu’il comprenait parfaitement son végétarisme et que lui-même ne consommait jamais de viande ! C’est ainsi que, contre toute attente, l’ogre et Triolo sortirent de cette curieuse rencontre tout à fait amis, et que le premier raccompagna le second jusqu’à une clairière, d’où Triolo put reprendre tranquillement le chemin jusque chez lui. Vous attendiez-vous à un tel dénouement ?…
NOUVELLES DISPARITIONS DANS LE POTAGER
Triolo étant enfin revenu chez lui, il eut droit à quelques semaines de paix bien méritées. Sa rencontre avec l’ogre s’était si miraculeusement bien déroulée qu’il en oublia la nuit dans la forêt, osant même sortir de chez lui pour avertir Scouri qu’il avait réussi à retrouver le chemin du retour, et pour lui conter toute cette aventure – ce qui était la moindre des choses.
S’ouvrait pour l’épouvantail une période plus sereine et paisible, où il pouvait comme auparavant cultiver ses citrouilles dans son potager ; ainsi, son potager put retrouver ses couleurs ! Néanmoins, vous le savez, Triolo était un champignon et il n’avait absolument pas été retransformé à ce moment-là. De nouveau mû par le courage, il osa braver la menace de Bruxa la sorcière pour se rendre à nouveau chez elle ; elle s’affairait à cultiver elle aussi son potager, foisonnant de courges. Le golem, sur le palier, n’était pas stoïque comme la dernière fois, mais dégageait les poussières avec son balais ; en l’entendant arriver, il releva brusquement la tête et le fixa de son regard creux. Le remarquant à son tour, la sorcière lui jeta un œil noir, et lui lança :
— Celles-ci, tu ne me les déroberas pas ! J’attends toujours que tu me rendes les citrouilles que tu m’as volées ! Désormais, cela va être une chose bien difficile à réaliser ! Elles doivent être pourries, à cette heure !
— Puisque je vous dis que ce n’était pas moi ! Je suis innocent dans toute cette histoire ! On m’a volé autant que vous ! Je me suis retrouvé sans citrouilles et, dorénavant, je ne suis plus dans mon propre corps ! Sachez aussi que j’ai failli être gobé par un ogre ! Oui, oui !
Bruxa, au lieu de lui hurler dessus comme la dernière fois, sourit, puis pouffa de rire.
— Ce devait être très drôle à voir ! affirma-t-elle sur un ton moqueur. Je te l’ai déjà dit, je te le répéterai : mes citrouilles se sont volatilisées, je réclame que tu m’en ramènes de nouvelles, et, ainsi, tu retrouveras ta tête de potiron et ton corps de paille !
— C’était une tête de citrouille ! rectifia Triolo, profondément vexé.
— Qu’importe ! Vois-tu, je n’ai aucune citrouille, pas une ! Elles vont mettre beaucoup de temps à pousser… Toi, tu as l’air d’avoir la main verte ; pas plus tard qu’hier, sur mon balais, j’ai aperçu ta chaumière depuis le ciel et j’ai bien vu dans ton potager toutes ces belles et neuves citrouilles ! Tu sais ce qu’il te reste à faire !
— Ce n’est pas du troc, s’indigna Triolo, c’est du vol !
— Mon avis ne changera pas. Allez, oust ! Avant que je n’ordonne à mon golem de nous préparer une salade de champignons pour ce soir !
Triolo déguerpit des lieux en marmonnant des injures.
— « Pas si méchante », qu’ils me disaient tous, pas si méchante ! Mon œil ! La plus méchante de toutes ! grommelait-il.
Pauvre Triolo ! Il n’osait plus se regarder dans une glace – heureusement, il n’avait pas de miroir ! –, tant il pleurait chaque jour la disparition de sa paille et de sa tête de citrouille. Il regardait, un brin mélancolique, pousser ses courges, songeant qu’il ne pourrait jamais s’en prendre une pour nouvelle tête. Puis un certain soir, les événements qui mirent notre épouvantail dans l’embarras se répétèrent…
Il y avait comme du remue-ménage à l’extérieur, tandis que Triolo somnolait dans son lit ; mais il ne dormait pas à poings fermés comme la fois précédente, trompé par son sommeil ; non, cette fois-ci, par chance, il dormait à moitié. Le brouhaha qui vint briser les sons nocturnes de la nuit et le silence de la maison réveilla Triolo ; c’était comme de petits grommellements dehors, qui semblaient venir du potager. Triolo ouvrit furtivement l’un de ses volets pour apercevoir ce qui était à l’origine de tout ce raffut ; il ne vit rien de très clair, car tout était obscur, mais il aperçut dans son potager, à l’endroit même où se situaient ses citrouilles, une multitude de halos de lumière s’apparentant à des lampions qu’on tenait au bout d’un bâton. C’était certain : on venait de nouveau lui voler ses citrouilles ! Et dans la répétition de son malheur, peut-être qu’on allait à nouveau dérober celles de Bruxa la sorcière ! Comment pourrait-il alors se défendre, alors qu’il était venu en trombe la veille lui faire la morale ? À juste titre, certes, mais cela ne changeait rien et le rendait aisément coupable. Vous commencez à connaître Triolo, vous devinerez donc aisément qu’à cette réflexion, il s’écria :
— Misère, miséricorde !
Il se décida à prendre, une fois encore, son courage à deux mains, et à agir pour débusquer ceux qui osaient piller son jardin comme si de rien n’était, sans aucun remord, sans aucune once de compassion ! Avec de la suie, il s’alluma une flammèche qu’il inséra dans une lanterne, éclairant toute la pièce.
— C’est moins risqué, maintenant que je n’ai plus de paille, je ne risque pas de prendre feu !
Il s’avança ensuite vers la porte, se figea le temps d’une seconde, respira profondément, et se dit en lui-même :
— Allez, Triolo, c’est maintenant ou jamais ! Demain, ou tu seras en lamelles dans un plat de salade, ou tu seras redevenu l’épouvantail que tu étais !
Cela lui redonna du courage et il ouvrit la porte, pénétra dans ce monde obscur qu’est la nuit. Les luminescences avaient disparu du potager et Triolo crut un instant que c’en était déjà fini. Cependant, il perçut au loin, très finement, entrant dans la forêt adjacente, ces mêmes lumières scintillantes qui s’effaçaient dans l’épaisseur des bois.
— Et c’est reparti, se dit Triolo, la boule au ventre.
Il ne fallait pas perdre de temps ! Armé de sa lanterne qui éclairait le monde autour de lui, Triolo se sentait rassuré, suivant la piste de ces curieux halos.
— Serait-ce des fées qui ont fait le coup, songea en chemin Triolo, cela expliquerait qu’elles brillent dans la nuit, ce sont leurs ailes qui sont comme des soleils ou qui reflètent l’éclat de la Lune !
Puis, y réfléchissant plus sérieusement :
— Non, ça ne peut pas être ça, car je n’ai jamais vu de fées. Mais on croise tellement de créatures étranges sur cette île que les fées pourraient bien exister, après tout !
S’enfonçant dans la forêt, gardant à l’œil ces petites lucioles de moins en moins lointaines, il songea alors :
— Est-ce que ce ne serait pas plutôt des feux follets qui seraient à l’origine de tout mon malheur ? Je sais qu’eux existent ! Alors, pourquoi pas ?
Mais y réfléchissant avec plus de pertinence :
— Non, ça ne peut pas être ça non plus, ça n’aurait pas de sens ! Les feux follets sont connus pour enflammer tout ce qu’ils touchent ! Ils auraient mis feu à mon potager en un rien de temps ! Misère, miséricorde, mais qui est donc à l’origine de mes maux ?
Ces lamentations achevées, Triolo observait de plus en plus nettement les lumières, s’apercevant qu’il s’agissait effectivement de lampions accrochés à un bâton à l’aide d’une corde. Qui les tenait ? Impossible encore de le percevoir. Le fait est que Triolo, malgré ses jambes courtes et potelées, avait une marche plus rapide et les rattrapa bientôt. Les lumières se stoppèrent soudain, ce qui permit à Triolo d’avancer doucement, en faisant le moins de bruit possible, facilité en cela par le hululement des hiboux – quelle ironie, lui qui en avait si peur !
Il se blottit contre le tronc d’un arbre, tout près, puis regarda avec soin vers les lampions. Voici donc ce qu’il découvrit :
Premièrement, les lampions étaient tenus par des êtres tout petits, dont la tête atteignait le niveau de ses jambes, tous gras, avec un visage joufflu, avec de longs cheveux et une énorme barbe qui touchait presque le sol !
Deuxièmement, chacun tirait, grâce à un cordon qu’ils plaçaient dans leur autre main libre, une sorte de charrette ou plutôt une brouette avec une roue de chaque côté, dans laquelle se trouvait une citrouille.
Troisièmement, chacun de ces nains avait à sa ceinture un large couteau bien entretenu et soigneusement limé.
Quatrièmement, qu’au vu de leur langage et de leur fort accent, il s’agissait de gnomes, qui, comme on le sait, vivent sous terre, y entrant par des cachettes gardées secrètes – dans la souche d’un arbre, au pied d’une montagne, sous des touffes herbeuses, ainsi de suite.
Cinquièmement, et pour terminer, ces bien nommés gnomes soulevèrent délicatement une énorme pierre, sous les yeux écarquillés de Triolo, ébahi par leur force ; sous cette pierre, se cachait un large trou dans lequel gnomes, brouettes et citrouilles purent y pénétrer, recouvrant le trou avec la même pierre comme si de rien n’était.
La forêt, dans la nuit, avait repris sa musique habituelle, avec ses sons habituels, et Triolo rebroussa chemin, absorbé par ce qu’il venait de découvrir – les coupables du vol ! –, sans même penser à la nuit ! Il revint chez lui, non pas déçu, loin de là, car il avait mis la main sur ceux qui lui avaient causé autant de soucis ! Maintenant, il lui fallait mettre en œuvre un plan pour réclamer son dû – et justice, par-dessus tout !
LE PLAN
Dès l’aube, Triolo se précipita dans la forêt pour tout raconter à son ami Scouri l’écureuil. Il crut pendant un temps ne pas réussir à retrouver l’arbre où logeait le rongeur, toutefois sa mémoire avait retenu plus de choses qu’il ne l’aurait cru.
— Le cerveau d’un champignon est bien plus efficace que le cerveau d’une citrouille, remarqua-t-il. Mais je donnerais tout pour la retrouver !
Une fois l’arbre retrouvé, il appela, mais il ne reçut aucune réponse.
— Scouri ! Scouri ! répéta-t-il. C’est moi, Triolo ! J’ai des choses à te dire !
Aucun mouvement perceptible depuis le trou dans l’arbre, qui était par ailleurs fermé par un rideau.
— Bien… se dit Triolo. Patientons qu’il revienne !
Il attendit là une bonne heure, jusqu’à s’assoupir, avant que l’écureuil ne vienne pointer le bout de sa petite truffe humide.
— Tiens donc, mais c’est mon ami Triolo ! s’écria-t-il, le réveillant par un sursaut. Comment va-t-il celui-là ?
— Mais où étais-tu donc ? marmonna l’autre d’une voix lourde. Je t’attends depuis un moment… J’en ai profité pour faire un somme !
— Excuse-moi, répondit Scouri, je buvais le thé chez Candra !
— Encore ! s’étonna Triolo.
— Encore… répondit le rongeur. Elle a un sacré talent pour dénicher les plus vivifiants arômes, les feuilles les plus goûtues !
— Sans doute, ricana Triolo.
— Tu grignoteras bien un casse-croûte avec moi ? proposa Scouri, en grimpant sur le tronc. Il me reste encore pas mal de noix et de noisettes. Lesquels préfères-tu ?
— Les deux me vont, répondit Triolo, en se rasseyant dans l’herbe.
— Bien, je ramène ça tout de suite !
Il descendit la bouche pleine de noix et de noisettes, ce que Triolo trouva répugnant.
— Heureusement qu’on ne mange pas la coquille ! fit-il remarquer.
— C’est la bonne franquette ! On n’est pas au château ! répondit Scouri.
Triolo ne savait pas trop ce qu’était un château, mais il sourit de bon cœur. Les deux compères goûtèrent donc, pendant que Triolo racontait scrupuleusement ce à quoi il avait assisté la nuit dernière.
— Les gnomes ! s’étonna Scouri. Qui l’aurait cru ?
— Pas moi ! répondit Triolo. Je savais à peine qu’ils existaient !
— Il faut dire qu’on les voit rarement sortir de sous terre, commenta Scouri.
— Me voilà toujours dans de beaux draps, mais je vois une lumière au fin fond de ce tunnel ! affirma Triolo. Je n’ai pas trop le choix, ces misérables s’en sont certainement pris, comme la première fois, au potager de la vieille Bruxa, et c’est sans surprise qu’elle va vouloir ma peau, une bonne fois pour toutes ! Misère, miséricorde… Il me faut trouver un moyen pour recouvrer mes citrouilles et les empêcher d’en voler à l’avenir !
— Et un moyen de te disculper auprès de Bruxa ! ajouta l’écureuil.
La résolution était toute proche, pourtant rien ne restait facile ! Il fallait que les gnomes répondent de leurs actes, qu’ils soient bien obligés de rendre tout ce qu’ils avaient dérobé et d’admettre devant la sorcière Bruxa qu’ils étaient les auteurs du vol et que Triolo était parfaitement innocent. Quel casse-tête ! Tout d’abord, il fallait bien rentrer dans ce trou, pénétrer le monde souterrain des gnomes ; mais c’était tout sauf une mince affaire ! Triolo était trop grand, trop gros, pour espérer ne serait-ce que poser le pied là-bas, sans parler des couloirs certainement très étroits, quoique les gnomes ne soient pas d’une nature très mince.
— Je n’ai jamais été dans ces souterrains, dit Scouri. Habituellement, on évite de côtoyer les gnomes, ils n’aiment pas grand monde à part eux-mêmes. Le dialogue n’est jamais simple ! De ce qu’on dit de leur monde, leurs galeries sont un véritable labyrinthe ! J’ai une taille à entrer dans ce trou et à les arpenter sans gêne, mais sans carte ça me semble tout à fait impossible de s’y aventurer sans risquer de se perdre et d’être pris sur le fait !
Le cas semblait désespéré et, déjà, Triolo répétait son triste refrain :
— Misère, miséricorde !
Scouri ajouta :
— De ce que je sais des gnomes, les galeries conduisent toutes plus ou moins vers une grande salle commune, la salle du trône où siège le Roi des gnomes, monarque absolu de ce petit peuple. C’est lui qu’il faudrait confondre, car c’est lui qui doit orchestrer de tels pillages.
— Que ce serait utile si nous pouvions passer inaperçus ! s’exclama Triolo.
En disant ces mots, il eut une illumination, un coup de génie qui le surprit lui-même. « Sacrée cervelle ! » pensa-t-il. Il élabora un plan curieux, mais qui avait le mérite d’être efficace – le seul plausible, en vérité. Il détailla son idée à son ami l’écureuil :
— Tu vas me reconduire à ce cimetière que nous avions traversé l’autre fois, tu sais, où nous avions croisé ce fantôme dont j’ai oublié le prénom, en allant chez Candra…
— Oh ! Asmo ?
— C’est exact ! confirma Triolo. Voici mon plan : nous allons le convaincre de nous accompagner, on n’aura qu’à lui dire que ça sera amusant, je parie qu’il ne rechignera pas.
— Sans aucun doute ! s’exclama Scouri. Et après ?
— Après, il ira dans ce fameux trou, il n’aura même pas besoin de soulever cette grosse pierre, il n’aura qu’à la traverser, ce qui nous facilitera déjà les choses ! Ensuite, il n’aura qu’à errer de couloir en couloir, passer de mur en mur, ce sera beaucoup plus simple pour rechercher la salle commune.
— Et que fera-t-il une fois là-bas ? demanda Scouri.
— Il effraiera ces petits monstres ! Puis il prendra à partie le Roi et lui intimera l’ordre de rendre les citrouilles et de présenter ses excuses à Bruxa la sorcière (et à moi-même !). N’est-il pas génial, ce plan ? demanda Triolo, enthousiaste.
— Je ne vois rien de mieux ! répondit Scouri.
Ils partirent sur-le-champ chercher l’aide d’Asmo le fantôme. Il leur fit le même cirque que la première fois, avant de se montrer quand les deux compères lui dirent qu’ils venaient pour une aventure.
— Une aventure bien marrante, insista Triolo, tu verras que ça aura tout l’air d’une farce !
— Dieu que j’aime les farces ! s’écria le petit fantôme.
— Pour la bonne cause, qui plus est ! ajouta Scouri.
Et chacun expliqua à Asmo ce dont il était question, et ce dernier ne vit rien à refuser la requête.
— Ça me changera du quotidien un peu ennuyeux ! dit-il. J’en suis !
Cela ne vous étonnera pas si je vous informe que Triolo n’avait pas retenu le chemin conduisant à cette pierre, conduisant à ce trou, conduisant à l’antre des gnomes.
— Il faisait nuit, c’était le noir complet, se défendit-il, on n’y voyait pas l’ombre du bout de son nez ! Je n’avais avec moi que ma lanterne qui éclairait faiblement le chemin, tout juste ce qu’il fallait pour que je ne trébuche pas sur un caillou ou un morceau de bois mort !
La forêt de Samain était épaisse, suffisamment dense pour que l’on s’y perde facilement ; était-ce peine perdue que d’espérer retrouver cette pierre ? Celle-ci ne parut pas, aux yeux de Triolo, quand il la vit dans l’obscurité, éclairée par les lampions des gnomes, plus anormale que les pierres communes ; il semblait donc parfaitement impossible de la retrouver, et même de la distinguer parmi toutes les pierres et gros cailloux de la forêt.
— Misère, miséricorde ! Misère, miséricorde ! fredonna plaintivement Triolo.
Mais toute histoire extraordinaire n’est jamais à court de miracles, vous devez le savoir… Par un de ces hasards merveilleux dont seuls les contes et les histoires sont le théâtre, la lanterne vieillissante de Triolo, avec laquelle il avait suivi la tribu de gnomes jusqu’au plus profond de la forêt, était mal en point, proche d’être tout cassée ; elle laissait filer, par plusieurs endroits, d’épaisses gouttes de suif venues s’aplatir contre le sol, sur la terre et sur les feuilles cuivrées, pour refroidir, plus blanches que neige, comme du sucre glace sur un gâteau chinois. Ainsi, on n’avait qu’à suivre à la trace les débris de chandelle dispersés le long du chemin parcouru la nuit précédente par Triolo. Ce ne fut pas une tâche aisée pour autant ; il leur fallut un peu de chance pour trouver parfois ces curieuses bornes.
— En voilà une autre, s’écria Scouri. Dieu soit loué, nous n’avons pas dévié et nous sommes toujours sur la bonne voie ! Continuons, mes amis !
— Heureusement que je n’ai pas de pieds, ni de jambes, rétorqua Asmo, je commencerais à avoir mal depuis tout ce temps que nous déambulons dans la forêt !
La nuit tombait quand ils réussirent à trouver cette fameuse grosse pierre, plus énorme encore que dans le souvenir obscurci de Triolo. « Riche idée que d’avoir ramené avec nous ce fantôme ! » songea-t-il. Il avait bien raison de le penser ! On répéta le plan à Asmo : il devait traverser cette pierre, errer dans les galeries souterraines jusqu’à trouver la salle du trône ; là-bas, il devait alors trouver un moyen d’extorquer au Roi des aveux et l’obliger à restituer les citrouilles et le pousser à venir jusqu’à Bruxa la sorcière.
— Mais comment faire pression sur ce roi qui se croit tout-puissant ? demanda Scouri, se posant la question plus à lui-même qu’aux deux autres.
— Ne vous inquiétez pas pour ça, répondit Asmo, excité à l’idée de s’amuser dans ce territoire caché. J’improviserai sur le moment !
Et sans que Triolo, qui commençait à palpiter de stress, et Scouri l’écureuil n’aient eu le temps de dire quoi que ce soit, il reprit son apparence invisible, virevolta dans les airs puis s’engouffra la tête la première dans la grosse pierre, la traversant comme un couteau dans du beurre.
— Maintenant, c’est entre ses mains, affirma catégoriquement Scouri.
— Il n’y a plus qu’à prier, concéda Triolo, si c’est utile !
DANS L’ANTRE DES GNOMES
Une fois la grosse pierre traversée, Asmo se promena dans ces fameux couloirs interminables, s’apparentant à un véritable dédale de couloirs se divisant en deux, trois, quatre, voire cinq branches, autant de tunnels à emprunter, autant de routes ne menant nulle part, du moins ne conduisant pas à la salle commune où siégeait royalement Sa Majesté le Roi des gnomes.
Il serait ennuyeux de voir raconter en détail tout le périple du petit fantôme, comment il crut un instant avoir débusqué la salle du trône, avant de se rendre compte qu’il n’était en vérité que dans la salle de bain royale ! Comment aussi il chemina jusqu’aux cuisines et que, pour s’amuser un peu, il rendit fou le chef cuistot en rangeant les casseroles qu’il venait de disposer sur la table, en arrêtant les fours, en ajoutant du sel dans la crème pâtissière, en jetant à la figure de tout un chacun les pommes de terre qui traînaient sur le plan de travail. Tout cela, sans que le chef et ses marmitons ne comprennent rien à ces événements, Asmo étant parfaitement invisible, chacun accusant l’autre d’avoir rajouté le sel ou de s’amuser à lui jeter dans le dos quelques tomates. Il y eut un moment où Asmo fit sentir sa présence, tandis qu’un gnome vint chercher dans le garde-manger quelques oignons, le fantôme lui prit des mains et se mit, toujours invisible, à jongler avec ; face à ces oignons qui tournaient en arc de cercle dans le vide, le gnome cuisinier, éberlué, prit une couleur bleue et fit un malaise !
Après s’être bien amusé, avoir bien ri, Asmo quitta les lieux et reprit sa quête. Mais il était d’une humeur décidément blagueuse. Comme les couloirs étaient tout juste grands pour que les gnomes s’y déplacent, Asmo ne pouvait les éviter dans ses errances et en traversa beaucoup ; enfant terrible, il profitait de ces moments pour murmurer des mots qui n’avaient aucun sens (« Sanglichon ! », « Bilboquet ! », « Saperlipopette ! », « Bouillabaisse ! ») et à faire des bruits qui n’étaient pas, pour ces pauvres gnomes, plus compréhensibles. À l’extérieur, alors qu’il faisait bel et bien nuit, Triolo aurait pu se ronger les ongles s’il en avait eus, tant il angoissait.
— Et si ce morveux d’Asmo nous fait faux bond ? dit-il à Scouri, qui avait allumé un feu avec quelques brindilles et des écorces. Comment le savoir ? Il s’est peut-être joué de nous et est reparti aussi vite qu’il est entré ! Il rit peut-être au cimetière de nous avoir plumés ! Qui sait s’il n’a pas eu peur de ces affreux gnomes ? Misère, misère, triple misère !
— Du calme, Triolo, tempéra Scouri. Aie confiance en notre camarade, même s’il est joueur, goguenard et puéril, il sait ce qu’il a à faire et remplira sa mission aussi bien qu’il le peut ! Tu verras… J’espère même que nous aurons une très bonne surprise !
Dans l’antre des gnomes, Asmo poursuivait ses pérégrinations, mais commençait à se fatiguer d’ennui, à force de ne plus croiser personne, et de voir les éternels tunnels en terre, avec cette perpétuelle couleur marron, quand il arriva, quasiment sans s’en rendre compte, à la salle du trône.
Depuis la galerie, il entendait en effet un brouhaha impressionnant, fait de tout un tas de voix graves qui gémissaient, ou grognaient, ou parfois même riaient d’un rire toujours très gras. Quand il entra dans la salle, elle était effectivement gigantesque, et de très nombreux gnomes étaient présents, si nombreux qu’Asmo, impressionné bien qu’invisible, se sentit soudain tout timide. Au fond de la salle, assis sur un trône trois fois plus grand que lui, un gnome, d’une taille semblable aux autres, mais avec une barbe et des cheveux bien plus longs, d’ailleurs si longs qu’on ne voyait que son nez dépasser de ces touffes de poils – on se demandait bien comment il pouvait voir, avec des cheveux devant les yeux, sans se les abîmer ! – ; il portait sur sa tête une belle couronne grise qui se terminait par de longues pointes. C’était donc le Roi des gnomes, à sa place, assis sur le trône, comme prévu ! Il parlait d’une voix tonitruante, ne cessant de hurler : « Qu’on se taise ! Qu’on se taise ! », assisté en cela par d’autres gnomes, tout près de lui, armés jusqu’aux dents, qui beuglaient plus vulgairement :
— Que tout le monde soit bouche cousue ! Sa Majesté va parler !
Petit à petit, un silence fragile se fit place, et le Roi put parler plus distinctement, de sa voix profonde :
— Résumons… Vous me dites, tout du moins certains d’entre vous, avoir été victimes d’un maléfice, lancé par un voisin ou un ennemi, ou un ami qui s’avère en fait être un ennemi… Pour d’autres, vous avez été le jouet d’un esprit frappeur, qui vous a tourmenté ou soufflé des incantations magiques dans l’oreille… Je dois avouer ma PERPLEXITÉ !
À ce mot, les gnomes commencèrent de nouveau à se chahuter entre eux, à gronder, à s’alarmer.
— Que le SILENCE se fasse ! hurla le Roi, cette fois-ci sans l’aide de ses soldats.
Et le silence se fit.
— Certains d’entre vous, continua-t-il comme s’il n’avait pas été interrompu, présentement dans cette salle, ont plusieurs siècles d’âge ; cela vous donne-t-il le DROIT de croire aux sornettes pour enfants ?
Il eut un léger remous parmi la foule. Le Roi des gnomes poursuivit :
— La réponse est : NON ! En tant que Sa Majesté le Deux mille deux cent soixante-douzième Roi des gnomes, j’ai le pouvoir SUPRÊME, c’est-à-dire ABSOLU, de créer les lois de ce pays, de les abroger à mon plaisir, et surtout, de les faire RESPECTER !
À ce moment-là, l’un des gardes lui amena un très lourd volume, un livre vieux comme un grimoire, qui était la compilation de toutes les lois en vigueur dans le monde souterrain des gnomes ; le Roi l’ouvrit en s’appuyant sur le garde, qui soutenait le livre contre son dos.
— Si j’ouvre notre Code GNOMIQUE des lois GNOMIENNES, que vais-je y lire, d’après vous ?… Hmmm…
Le Roi tourna les pages frénétiquement, jusqu’à trouver ce qu’il cherchait :
— Ah, là ! PARFAIT !… Hmmm…. Article 13600-12, alinéa 42000 : “Tout gnome, ayant dépassé son premier siècle, n’est point autorisé à croire aux contes de bonnes femmes et aux légendes des vieillards, sous peine d’amendes, voire de bannissement en cas de récidive.” Alinéa 42001 (TRÈS IMPORTANT) : “Nul gnome ne peut s’octroyer la permission de répandre de tels contes de bonnes femmes, ainsi que les légendes des vieillards, qui ne sont que des fumisteries.”
Il renferma brutalement le livre et laissa le garde repartir d’où il l’avait pris ; le Roi des gnomes conclut, magistralement :
— Ma royale permission ne vous a pas été accordée d’ENFREINDRE cette loi ô combien essentielle pour la bonne tenue du royaume ; or, je ne vous l’accorde PAS ; ce faisant, mes chers et loyaux sujets, veuillez cesser SUR-LE-CHAMP vos jérémiades ; si vous contrevenez à mes directives, il sera appliqué ce que le droit prescrit, c’est-à-dire amende puis bannissement. Mais je peux très bien modifier cette poussiéreuse loi pour appliquer, à effet immédiat, la PEINE DE MORT. À vous de voir !
De nouveau, le même brouhaha que tout à l’heure – on peut le comprendre ! – ; les gnomes n’avaient pas l’air du tout satisfait de ce que leur souverain venait de dire : certains étaient apeurés, d’autres en colère. Asmo avait écouté attentivement ce que le Roi des gnomes avait annoncé ; au cours de son discours, il lui parut effrayant dans sa tyrannie ; mais désormais qu’un certain nombre de gnomes osaient se plaindre encore, voire même de dénoncer l’incrédulité du monarque, il lui parut n’être qu’un autre gnome, simplement plus chevelu et barbu, doté d’une couronne en guise de chapeau. Cela lui redonna alors son humeur ordinaire et lui rappela ce pourquoi il était venu. Il s’avança, invisible comme d’habitude, vers le Roi des gnomes, qui restait impassible sur son trône, avant de se remettre à crier :
— SILENCE ! SILENCE ! Votre Majesté demande le SILENCE !
Asmo souleva alors sa couronne, qui devait être lourde à porter pour n’importe qui, mais qui dans les bras d’un fantôme ne pesait rien du tout ! La couronne aux bouts pointus s’éleva dans les airs, sous les yeux ébahis des gnomes, qui se turent brusquement ; le Roi des gnomes fut satisfait d’avoir recouvré le silence, mais se rendit bientôt compte qu’il n’avait plus son poids habituel sur la tête : il leva les yeux, vers où tout le monde regardait, et vit comme les autres sa couronne flotter et s’élever toujours plus haut. Le Roi glapit :
— Qu’est-ce… qu’est-ce que ce SORT ?! Nom d’un gnome des mers, quelle est cette SUPERCHERIE ! Qui OSE s’en prendre à Sa Majesté le Roi des Gnomes ?!
Une voix d’outre-tombe lui répondit (celle d’Asmo, essayant de prendre le ton le plus grave possible pour paraître intimidant) :
— C’EST ASMO, ASMO LE TERRIBLE !!!
Tous les gnomes prirent peur ; certains hurlèrent, d’autres s’évanouirent, d’autres encore prirent des armes, espérant affronter le monstre, mais comme ils ne le voyaient pas, ils ne pouvaient rien espérer d’autre que de l’intimider quelque peu. Le Roi des gnomes s’était lui-même caché derrière son siège après avoir sursauté ; d’une voix moins assurée, tremblant de tous ses membres, mais essayant de conserver sa majesté naturelle, il demanda :
— Maudit… ESPRIT ! Que… que nous veux-tu ? Pourquoi nous TRACASSER ? Je… n’aime guère les TRACASSERIES !
— ET MOI, ASMO LE TERRIBLE, JE N’APPRÉCIE PAS QU’ON VIENNE VOLER LE TRAVAIL DES AUTRES !
— Co… comment ?
— MOI, ASMO LE TERRIBLE, LE TERRIIIBLE ASMO, J’ORDONNE QUE TOI, ROI DES GNOMES, TOI QUI AS ORDONNÉ LE PILLAGE DES CITROUILLES DU MONDE D’EN-HAUT, JE T’ORDONNE À MON TOUR DE RESTITUER CE QUE TON PEUPLE A VOLÉ EN SUIVANT TES ORDRES ET JE T’ORDONNE DE PAYER TON LARCIN EN T’EXCUSANT À LA SORCIÈRE QUE TU AS ÉTÉ VOLER !
Asmo lâcha la couronne, que le Roi des gnomes s’empressa d’attraper au vol, de justesse ; il l’inspecta rapidement, puis la revissa sur sa tête, avant de répondre :
— C’est HORS DE QUESTION ! Jamais aucun Roi des gnomes, parmi tous ceux qui m’ont précédé, assis sur ce trône, n’ont eu d’ORDRE à recevoir de personne, sinon d’eux-mêmes ! Si vous teniez tant à ces citrouilles, spectre démoniaque, il fallait nous empêcher de les prendre à la surface ! Désormais, sous terre, dans le monde GNOMIQUE, elles sont la propriété du Roi des gnomes, c’est-à-dire MA propriété, qui est INVIOLABLE et UNILATÉRALE, c’est-à-dire qui est à MOI seul et qui ne se partage pas !!
— ASMO LE TERRIIIBLE T’A ORDONNÉ QUELQUE CHOSE, PETIT ROI DE PACOTILLE ! ASMO LE TERRIIIBLE N’EST PAS SATISFAIT ! ASMO LE TERRIBLE EST TERRIIIBLE, ET IL VA TERRIBLEMENT SE METTRE EN COLÈRE !!!
— Quittez ces terres, osa lancer le Roi, vous ne faites pas partie de ce monde ! Les fantômes, goules et autres monstruosités hantent la surface et n’importunent pas les gnomes !
Si vaniteux et convaincu de son aura majestueuse, le Roi des gnomes espérait, par ses réponses stériles, fatiguer le fantôme, dont il paraissait discerner, derrière la voix faussement terrible, celle d’un petit fantôme blagueur qui ne ferait pas de mal à une mouche. Mal lui en a pris ! car Asmo n’était certes pas un fantôme violent, mais il ne lâchait jamais le morceau. Il se jeta brutalement sur le Roi des gnomes, comme une vague déferlant sur la plage, et le souleva à son tour dans les airs ; inefficace et apeurée à son tour, la garde personnelle du Roi déguerpit des lieux sans attendre son reste. Le Roi des gnomes ne cessa dès lors de crier, d’appeler à l’aide et de gesticuler jusqu’à en perdre sa couronne, qui s’échoua sur le sol, se fissurant à moitié.
— SILENCE, ROI PEUREUX DES GNOMES ! hurla Asmo. JE T’ORDONNE DE TE TAIRE, MOI, ASMO LE TERRIBLE ! JE NE SUIS PAS DE CE MONDE ET JE NE SUIS PAS DE L’AUTRE NON PLUS ! JE NAVIGUE ENTRE LES DIMENSIONS ET JE SUIS PLUS PUISSANT QUE TOUS LES ROIS GNOMES QUI T’ONT PRÉCÉDÉ !… TU AIMES TA PETITE ENVOLÉE ?
— Pitié, supplia le Roi, pitié, spectre cruel ! Ne me fais aucun mal ! Je suis roi, le plus puissant sur cette terre, tu n’as pas le droit ! Il s’agit de la première loi de notre Code, alinéa 1…
— JE N’OBÉIS PAS À TES LOIS, coupa net Asmo, JE SUIS MILLE MILLIONS DE MILLIARDS PLUS PUISSANT QUE TOI ! OBÉIS !! L’HEURE N’EST PAS À LA DISCUSSION OU AU COMPROMIS ! SI TU NE FAIS PAS CE QUE JE T’AI ORDONNÉ, ALORS JE RÉDUIRAIS TON ROYAUME EN CENDRES ET LES GNOMES SERONT FORCÉS DE REVOIR LA LUMIÈRE DU JOUR POUR ESPÉRER SURVIVRE !
— Pitié… implora encore le Roi des gnomes, en sanglotant presque.
— ES-TU SOURD ? DOIS-JE EXTRAIRE LE TYMPAN DE TES OREILLES ?
— Non, NON ! Je quémande simplement votre clémence…
— FAIS CE QUE JE TE DIS, ET ALORS TON ROYAUME SERA SAUF, ET ALORS TU SERAS RÉTABLI COMME IL FAUT EN TANT QUE ROI DES GNOMES… OU PRÉFÈRES-TU ÊTRE À LA MERCI DE MES TOURMENTS ?
— Descendez-moi, et j’ordonne immédiatement à mes gnomes de renvoyer les citrouilles, TOUTES les citrouilles ! Descendez-moi, et je pars dès à présent à la rencontre de cette sorcière pour me répandre en excuses ! Mais, par pitié, ne me faites aucun mal, à moi et à mon royaume, et surtout, par PITIÉ, descendez-moi, car je n’ai pas l’air d’un ROI DES GNOMES !
Asmo comprit que le Roi, penaud et affolé, disait la vérité, et il le descendit doucement jusqu’à ce que ses pieds touchent le sol. Le Roi désira presque embrasser la terre qui lui avait tant manqué, mais il s’empressa, comme il l’avait promis – sans trop avoir le choix –, d’appeler ses gardes et de leur ordonner que toutes les citrouilles du palais soient inventoriées et aussitôt renvoyées à la surface.
— Et précisez, ajouta-t-il, qu’il s’agit d’une mesure de SECOURS face à la grande MENACE qu’encourt notre royaume !
La soldatesque s’exécuta sans trop de questionnements, et la population gnomienne, mécontente mais plus effrayée encore par l’esprit, s’attela à la tâche pour remonter les citrouilles jusqu’au monde de là-haut.
LA RÉSOLUTION DE L’HISTOIRE
Toute histoire extraordinaire, vous le savez comme tous les enfants – tandis que les adultes peuvent parfois l’oublier –, se conclut généralement par une bonne fin, c’est-à-dire une fin heureuse. L’histoire de Triolo touchant à sa fin, elle ne déroge pas à la règle !
Les citrouilles ont été méticuleusement évacuées hors du royaume des gnomes, roulées le long des couloirs et extirpées dehors par toutes les sorties (ou entrées, suivant qu’on y sorte ou qu’on y entre) secrètes possibles, de sorte que l’île de Samain était vraisemblablement envahie désormais de citrouilles d’un bout à l’autre, d’ouest en est ! L’aube se levait au moment où Triolo, épuisé mais toujours anxieux, voire même désespéré, entendit la grosse pierre qui bouchait l’entrée se lever soudainement. Quelle surprise de voir une suite de gnomes sortir du trou accompagnée de belles citrouilles bien rondes et bien grosses ! C’était comme un matin de Noël pour notre épouvantail ! On avait certainement jamais vu autant de gnomes et de citrouilles dans tout Samain que lors de cette drôle de matinée.
— Hourra ! s’écria Scouri, les yeux pleins de fatigue. Quel exploit !
— Miracle, miracle ! cria de joie Triolo, pourtant généralement peu émotif et rarement heureux (c’est qu’il était sincèrement, à ce moment-là, dans l’espoir qui s’ouvrait toujours plus grand pour lui, l’être le plus heureux du monde).
Ils virent peu après sortir, du même trou, quatorze gnomes en armure et richement armés d’une lance à la main et d’une épée rangée dans son fourreau au niveau de la ceinture ; les deux amis en eurent des sueurs froides, d’autant qu’ils furent suivis par le Roi des gnomes en personne, qui tentait tant bien que mal de garder une once de dignité après ce qu’il avait vécu, suivi lui-même par une nouvelle garnison de quatorze autres soldats. Asmo, dans les parages, leur souffla de ne pas s’inquiéter, que tout se déroulait à merveille, puis il reprit sa voix faussement caverneuse :
— ROI DES GNOMES, TU AS PRESQUE REMPLI TA PART DU MARCHÉ. J’ATTENDS DÉSORMAIS QUE TU EXÉCUTES TA PROMESSE !
Triolo et Scouri furent très impressionnés par la voix grave et rauque que prit leur ami le petit fantôme, impossible à reconnaître si ce n’était certains accents de voix. Le Roi des gnomes, respirant profondément comme pour soupirer et calmer sa peur d’un même coup, dit à ses soldats de chercher, chacun, dans les environs, une citrouille :
— Les QUATORZE PREMIERS, vous ramènerez ces courges chez un certain épouvantail, à la lisière de la forêt, au sud-est, celui qui a été détroussé la nuit dernière. Les QUATORZE AUTRES, vous accompagnerez votre Majesté jusqu’à la demeure de madame Bruxa la sorcière, au nord-est. Moi, Roi des gnomes, votre souverain ABSOLU, je vous l’ordonne : EXÉCUTION !
Les soldats partirent sur-le-champ et ils firent exactement ce que leur roi leur avait commandé. Une fois les quatorze derniers soldats gnomes revenus avec une citrouille chacun, ils partirent, en compagnie du Roi des gnomes, en direction de la maison de la sorcière, guidés par Scouri l’écureuil et Triolo l’épouvantail, suivant pour cela la piste des éclats de suif. Asmo les survolait de près, riant déjà de la scène qui allait avoir lieu. Revenus sur leurs pas, Triolo n’avait plus qu’à conduire toute la troupe jusque chez Bruxa, rêvant déjà, avec allégresse, à son corps empaillé et sa tête de citrouille.
Comme lors de leur première rencontre, la sorcière n’était pas dehors ; son potager était, comme le craignait Triolo, dépeuplé de citrouilles. Mais pas de « Misère, miséricorde ! » cette fois-ci ! En entendant le raffut qui arrivait dehors, Bruxa sortit de sa chaumière, comme si elle avait prévu qu’ils viendraient tous et comme si elle n’attendait que cela ; néanmoins, son visage était rouge de colère ; son golem la suivait à distance. Mais elle posa son regard sur les citrouilles que roulaient les soldats gnomes, et sa face s’éclaircit rapidement.
— Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ! s’écria-t-elle, décontenancée et amusée en même temps. Mes citrouilles se sont à nouveau volatilisées au cours de la nuit précédente, et je m’apprêtais sérieusement à réduire la maison de votre champignon préféré en poussière, et à faire de lui mon repas pour ce soir ! Je vois que tu as eu des remords… Mais cela ne change pas ton acte, impardonnable, et la malédiction que je t’ai lancée ne prendra pas fin ! Considère ce corps de champignon comme ton véritable corps, il vaut mieux pour toi !
— Vous vous trompez, rétorqua sur un ton sévère Triolo. J’ai bon dos, à subir vos brimades et vos menaces méchantes, alors que je suis parfaitement innocent ! Je suis venu vous voir, en ami, vous expliquer ma situation, mais vous n’avez rien voulu entendre et vous vous êtes moquée de moi. Maintenant, je détiens la preuve irréfutable que je suis innocent dans cette affaire (s’il fallait prouver ma bonne foi), que j’ai été la victime doublement malheureuse de cette histoire !
— Mmm, serait-ce ces gnomes les coupables ? demanda la sorcière.
— Affirmatif ! répondit Scouri. Ils sont là pour vous le confirmer.
— Mais n’est-ce pas le Roi des gnomes que je vois là ? dit Bruxa en s’approchant de lui. Cette vieille branche, ce vieil ennemi !
— Oh, il SUFFIT, vieille peau ! coupa le Roi des gnomes. Je suis déjà suffisamment humilié par la présente situation, n’en rajoutez PAS !
La sorcière, bien loin d’être énervée par l’impolitesse du petit roi, lui lança un rire, qui fut pour lui similaire à une claque au visage – c’est qu’il est interdit de se rire du Roi, et même de rire en sa présence ; mais le Code des gnomes ne s’appliquait plus ici.
— Qu’as-tu donc à me dire ? demanda la sorcière en esquissant un sourire malicieux.
— L’étiquette impose qu’on s’adresse à Sa Majesté le Roi des gnomes en le vouvoyant, Madame, corrigea l’un des soldats gnomes, certainement le plus haut placé dans la hiérarchie militaire gnomienne.
— Dis-moi, cher guerrier gnome, répondit avec ironie Bruxa, tu préférerais devenir un crapaud ou une rainette ? Avec ton faciès, le crapaud semble fait pour toi, mais je suis d’humeur généreuse et je te laisse le choix ; si tu es indécis, je n’aurais qu’à demander à ton souverain de choisir pour toi, comme ton cerveau ne semble qu’être le sien en plus petit.
— ASSEZ ! hurla le Roi des gnomes, agacé par la situation, à bout. Cette supercherie me met à rude épreuve ! Finissons-en au PLUS VITE !
— Dois-je supposer que c’est ton peuple qui a volé mes citrouilles ? demanda la sorcière en tournant son visage vers lui, un regard moins amusé et nettement plus sombre.
— NOS citrouilles ! ajouta Triolo.
— Mes citrouilles… et les siennes, se corrigea Bruxa.
— Je crains que certains de mes gnomes aient eu les yeux plus gros que le ventre, mentit le Roi. La gourmandise est un vilain défaut, y compris chez nous ! Soyez CERTAINE qu’ils seront sévèrement châtiés ; veuillez en conséquence accepter mes plus plates et solennelles excuses, tandis que je vous rends ce dont on vous a privé !
— Par deux fois, tes maudites créatures ont privé mon potager de ses fruits, et par deux fois, tu ne t’es rendu compte de rien ? Quel piètre roi tu es !
— Il s’en est suffisamment rendu compte pour orchestrer lui-même ces vols ! dit soudain une petite voix dans les airs.
C’était bien entendu Asmo, qui apparut alors aux yeux de tous comme il était apparu au cimetière à Triolo et Scouri.
— J’ai extorqué à ce méchant roi des aveux on ne peut plus clairs !
— Quel adorable petit fantôme, répondit la sorcière, attendrie.
— Je ne suis pas mignon, rétorqua-t-il gentiment, ou ce n’est pas de ma faute ! Car je suis en vérité TERRIBLE, car je suis ASMO LE TERRIIIBLE !
— Quoi ! protesta brusquement le Roi des gnomes. C’est donc CELA qui est venu semer la pagaille dans tout notre royaume ! Ce VULGAIRE fantôme ! Ce DRAP volant ?? Est-ce une PLAISANTERIE ?
Asmo se rendit une nouvelle fois invisible et souleva de nouveau dans les airs le Roi des gnomes, en lui hurlant à l’oreille :
— CRAINS ASMO, ASMO LE TERRIIIBLE ! RESPECTE ASMO, ASMO LE TERRIIIBLE !
Puis il ne put s’empêcher de se gargariser d’un rire et de laisser tomber le Roi qui rebondit sur les fesses, en laissant échapper un « ouille ! » Puis, la sorcière haussa le ton :
— Je n’ai pas besoin que tu passes aux aveux, roi sénile ! Ton comportement orgueilleux parle pour toi… Tes gnomes doivent-ils en payer le prix ? Ils n’ont rien dans la tête et suivent tes ordres par docilité ou par crainte ; cela les sauve. Je ne punirai que l’instigateur de tout cela, et comme chacun sait, il n’existe pas de gnome qui fasse ce qu’il veule sans que le Roi n’en soit informé ! Je vais donc te punir, toi et toi seul, car au moins ta punition servira de leçon à ton peuple !
De peur, les soldats gnomes s’écartèrent, laissant leur souverain aux mains de Bruxa la sorcière, qui récita une nouvelle formule et changea le Roi des gnomes… en pomme de terre !
— J’espère que tu n’as pas affamé ton peuple, ironisa-t-elle. On verra combien les gnomes sont attachés à leur roi au point de ne pas le manger !
Les soldats gnomes emportèrent avec lui Sa Majesté des gnomes devenue patate, lui qui sanglotait et injuriait de tous les noms son ennemie la sorcière. Une fois partis, elle dit aux autres, en s’adressant tout particulièrement à Triolo :
— Ce sort est moins puissant que celui que je t’ai lancé, car le Roi des gnomes, contrairement à ce qu’il peut laisser paraître, est un être puissant ; sa métamorphose ne durera qu’un temps, je ne sais combien, quelques jours, quelques semaines, voire quelques mois ou quelques années… Nous finirons bien par l’apprendre !
Triolo n’osait rien dire, mais au plus profond de lui, bien sûr, il ne réclamait qu’une chose : retrouver, enfin, son corps en paille et sa tête de citrouille. Sans qu’il n’ouvrit la bouche, Bruxa lui dit :
— Je sais ce que tu attends, et je vais répondre dès maintenant à ton plus profond désir.
Elle se mit alors à réciter la formule qui avait transformé Triolo en champignon, mais à l’envers, ce qui donna : « Fungi, fungi, fungi ! Seta melo ! Que ce champignon vivant reprenne son apparence naturelle, qu’il redevienne un épouvantail à tête de citrouille, avant qu’il n’ait eu le temps de dire ouille ! Melo kino ko-ko ! Fungi, fungi, fungi ! »
Immédiatement, Triolo retrouva son corps fait de pailles et sa belle tête ovale de citrouille ! Il cria de plaisir, embrassa sa paille et se mit à danser de joie, sous le regard ému de Scouri et sous les rires bienveillants d’Asmo.
— C’est donc à cela que tu ressembles ! s’écria le premier.
— Je te trouvais mieux en champignon ! ricana le second.
La sorcière, attendant qu’il finisse d’exulter de joie, s’avança jusqu’à Triolo et lui demanda d’accepter ses excuses pour tous les maux qu’elle lui avait injustement infligés.
— Pour me faire pardonner, dit-elle, je te convie à venir dîner ce soir ! Vous êtes bien évidemment invités vous aussi, ajouta-t-elle en se tournant vers Scouri et Asmo.
Tous acceptèrent avec joie et tout le monde était heureux, Triolo davantage que les autres, tant le cauchemar semblait maintenant loin, très loin…
— Merci les amis, dit-il, merci Scouri ! Merci Asmo !… Merci du fond du cœur !
(Octobre 2024- mai 2025.)
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