Le Mangeur de sous

 

Un soir qu’il comptait ses piécettes, un villageois se rendit compte qu’il en manquait une. « Sacrebleu ! s’écria-t-il, ronchonnant à voix haute des plaintes incompréhensibles. Ce n’est pas possible, non, mes calculs étaient corrects ! Reprenons, oui, reprenons, car j’ai forcément dû me tromper quelque part. »

Cet infatigable financier, ouvert à l’arithmétique une fois la nuit tombée – et seulement à ce moment-là, pour faire ses comptes –, reprit entièrement son calcul ; la même exclamation intérieure, suivie des mêmes plaintes, face au constat cuisant : une pièce manquait. Alors, plutôt que d’admettre, à lui d’abord, à sa famille ensuite, que (cauchemar !) il s’était trompé, il préféra déplacer sa faute sur un autre.

Au matin, lui qui avait à peine fermé l’œil de la nuit, il annonça à sa femme, au petit-déjeuner, qu’ils avaient été victimes d’une honteuse filouterie. « Le crois-tu, voler des honnêtes gens, qui gagnent leur pitance grâce à leur labeur, péniblement, non mais le crois-tu ? disait-il à sa femme, pour se convaincre un peu lui-même.

Quel monde injuste ! s’apitoyait-elle. Cela paraît insensé ! » Et il préféra se taire plutôt que d’en faire trop.

De fil en aiguille, la rumeur s’ébruita : la femme du financier fit part de la drôle d’affaire à ses collègues les lavandières, qui répétèrent l’histoire à leurs amies les commères, et dès lors ce bruit de lavoir devint aussi tonitruant que la cloche d’une église au moment du tocsin. Ce n’était pas un potin tout candide, vilain mais pas trop, une légère et mordante médisance qui, au fond, ne ferait pas de mal à une mouche ; la rumeur envahit toutes les maisons comme une vague odeur de fumier dérivée des champs ; pas une cervelle n’était bientôt hantée par l’idée lancinante qu’un voleur courait les rues. De pire en pire, l’ecchymose s’aggrava sur le dos du village : chez chacun, il manquait un sou ! Et bientôt, deux ! Et trois, et quatre, et cinq, et six, et et cetera. Il manquait des pièces même chez ceux qui n’en manquaient pas !

L’hystérie collective ne pouvait pas durer longtemps sans qu’on vînt chercher un bouc émissaire à égorger en place publique, car il fallait faire porter le lourd fardeau du vol, en l’absence de preuves ; on espérait bien débusquer le gredin, peut-être même le prendre la main dans le sac, une fois la nuit tombée (car c’était toujours une fois le monde endormi qu’il agissait, comme personne ne pouvait le voir dérober les sous des autres !), dans l’ombre des lampes… Mais les jours dilapidèrent l’espoir.

Il y avait justement un individu bizarre, que les villageois regardaient depuis longtemps avec un mauvais œil ; en vérité, il n’avait de bizarre que son mode de vie qui différait des autres. Vagabond parcourant les routes de la ville puis les chemins de la campagne, ces derniers finirent par le conduire jusqu’au village, où il se prit d’affection pour le caractère bucolique des lieux, choisissant en conséquence de s’y installer. Sa vie de célibataire endurci secouait les mœurs sclérosés de ce coin perdu grouillant de culs-bénis ; on ne lui faisait pas confiance, malgré ses bonnes manières, son chouette accent qui faisait rire les enfants et la rigueur de son travail qui contentait malgré tout l’ensemble du village.

Il restait cependant ce mot marqué au fer rouge sur son front métèque : étranger. Il aurait pu se farcir la bouche du patois local, se peindre la peau avec la terre pour feindre des travaux agricoles, mourir centenaire ou au combat en défendant la communauté, qu’il eût toujours été pour eux l’étranger du village.

Un jour, le maire fit réunir les principaux hommes du village, comme c’était l’antique coutume, afin de répondre aux défis du temps ; un vieillard, constatant l’absence de l’intéressé, fit cette remarque : « Avez-vous remarqué comme le chemineau est bien gras, ces dernières semaines ? Il a pris un certain embonpoint, on pourrait dire qu’il a le ventre bondé de bière !

Où voulez-vous en venir ? coupa le maire. Le diamètre du ventre de ce monsieur est-il capital pour nous ?

Monsieur le maire a très certainement entendu les bruits qui courent au sujet de ces mystérieuses disparitions, et peut-être même qu’il les a écoutés…

Tout est parvenu à mes oreilles, en effet… J’avoue être quelque peu dubitatif…

Vous, on ne vous a pas extorqué, répliqua brusquement un autre, sinon vous auriez été le premier à rameter les gardes-champêtres !

Je crois avoir mon idée sur le coupable, ajouta sur un ton grave le vieil homme.

Le vagabond ?

Qui d’autre ? » On discuta, et le soupçon s’imprégna comme du poison.

Le vieillard ajouta : « J’ai connu la guerre. J’ai connu les sièges interminables où toutes les forces s’épuisent et meurent comme des vagues. Il y avait des gens qui, pour garder leur fortune près de soi, malgré le feu des destructions, l’ingurgitait au sens propre ! Oui, oui, oui, ils gobaient une à une leurs pièces, ils gardaient tout ça au chaud dans l’estomac, puis ils finissaient par se faire vomir une fois loin des conflits, ou alors ils retrouvaient leur argent par des voies encore plus naturelles… Je mets ma main à couper que ce type les a cachées chez lui et que, illico presto, quand nos soupçons viendront à lui, il les enterrera quelque part ou ils les gobera ! Il faudra le fouiller jusqu’à l’estomac !… » Comme le maire restait quelqu’un de raisonnable, il considéra qu’il n’y avait pas suffisamment d’indices qui justifieraient quelque action à son encontre ; on choisit alors de le laisser en paix.

On répéta à qui voulait bien l’entendre – c’est-à-dire tout le village – ce que le vieillard avait rappelé, ses souvenirs de guerre, ces assiégés qui mangeaient leurs sous, et tout le monde, convaincu d’avoir été volés car aucun d’eux ne savait bien compter, se persuada que leur guignon était un mangeur de sous, lui aussi.

Chacun lui lançait de sombres regards lorsqu’il sortait de sa chaumière ; c’est à peine si, dans la rue, l’on ne se retenait pas de cracher à ses pieds quand il passait à côté d’un passant. Le moindre de ses gestes étaient l’objet de chuchotements, de controverses secrètes que chaque villageois se fabriquait dans sa tête. Un meunier, une fois, patientait à la fromagerie pour s’acheter une belle tranche de morbier à déguster en famille ; devant lui, le vagabond voulait s’offrir aussi un menu plaisir et demanda, très poliment, à la fromagère qui tenait la caisse : « Madame, par chance, vous resterait-il de ce délicieux crottin de Chavignol tout à fait exquis ?

Laissez-moi donc poser la question à mon mari. »

Elle partit à l’arrière-boutique et un silence lourd comme une jappe de plomb s’abattit dans la pièce. Le meunier, qui avait entendu parler des ouï-dires au sujet de cet énergumène, et qui avait écouté avec attention le discours du vieux soldat, hésita à dire quelque chose, gesticula des lèvres, puis se les pinça, préférant ne rien dire du tout. La fromagère revint, un beau petit fromage de chèvre rond dans les mains. « Ça sera trois sous, s’il vous plaît. »

Fourrant sa main dans sa vieille redingote, l’homme sortit d’une poche passepoilée sept sous et donna le compte ; le meunier, observant d’un coin de l’œil – mais d’un coin suspicieux – la scène, et écoutant le tintement des piécettes dans la main de l’ancien vagabond, ne put se retenir de faire cette remarque : « Vous avez la main heureuse ! D’où sortez-vous autant de liquide ? » Le pauvre homme, qui n’avait aucunement conscience de tous les ragots malfaisants dont il était la cible à travers le village, eut l’imprudence de lui répondre, avec un sourire amusé, sur le ton de la blague : « Je les sors de ma bouche ! » Le meunier en resta coi et, une fois le vagabond dehors, il chuchota à la fromagère – comme s’il craignait que l’autre écoute à la porte – : « Vous ne savez donc pas que cet homme est un moins que rien, un voyou ? Si, si ! D’où sort-il tout cet argent, hein ? Ça ne vous ai pas venu à l’esprit ?

Le monsieur n’avait que quelques sous, six ou sept tout au plus.

Qui se balade franchement avec plus de quatre sous dans les poches !

Un monsieur sûr de lui, sans doute.

Un mangeur de sous ! Ne prenez pas sa réplique pour une plaisanterie ! Ce type est un pilleur ; il a dilapidé la petite fortune de plusieurs familles ici ; il s’en est pris à la petite monnaie des enfants, à celle que leurs parents ont glissée sous l’oreiller une fois leurs dents de lait perdus ! Oui, oui, c’est un être qui n’a aucun cœur, mais qui a un estomac gras comme le foie d’une oie. Gros comme une bourse… »

Malgré l’insistance de plus en plus pressante et alarmiste des hommes et femmes du village, le maire ne voulait rien entendre et les renvoyait derechef : « Aucune preuve !… Vous m’avancez des faits, mais n’avez rien, absolument rien sous la main pour étayer vos dires !… Du balais ! » Hélas, même la lumière des torches et la flamme des chandelles finissent par s’éteindre. Faisant ses comptes, un soir, le maire se surprit à dénombrer dix sous de moins que la dernière fois ; lui revint en mémoire la rumeur du village. Cela le plongea dans une double colère : celle d’avoir été volé ; celle d’avoir été dupé par ce maudit vagabond qui continue ses recèles comme si de rien n’était, s’attaquant à la figure suprême du village ! « Bientôt, il ira détrousser le curé ! C’en est assez ! Ma gentillesse me perdra !… En attendant, que sa faim rende des comptes ! »

Le maire ameuta tout le village – hommes, femmes, enfants –, puis ce beau monde se dirigea, féroce, rouge comme un taureau dans l’arène, vers la maison du vagabond, faite tout en glaise et d’aspect vétuste et presque médiéval. « Sors de là, briguant ! » hurla la foule. Le pauvre homme, qui ne comprenait pas ce raffut, sortit, et il n’eut pas même le temps de se défendre qu’on le prit avec violence par la manche, jusqu’à déchirer son habit, qu’on le traîna et, le ramenant sur la place centrale, on demanda au boucher un couteau, puis on lui ouvrit le ventre. Leurs visages se décomposa quand ils n’en sortirent que des aliments réduits en bouilli et à moitié liquéfiés par l’acide ; pas l’ombre d’un sou. On eut beau inspecter toute la journée et les jours suivant tous les recoins de sa maison, creuser et forer tout ce qui pouvait être creusé et foré sur le territoire communal, on ne trouva jamais ces sous volés – « volatilisés ! » Après une semaine d’agitation, la vie finit par reprendre son cours normal et plus personne ne se plaignit d’avoir été volé la nuit. Dire que cette issue malheureuse est due à un arithmomane qui ne valait pas deux sous !


Avril-mai 2025

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