Le Rire
Les paupières de Joachim gémirent quand retentit le réveille-matin, déchirant le silence paisible d’une nuit qui s’achève. Il était cinq heures ; dehors, le soleil était encore loin d’esquisser les premières mèches de son impressionnante crinière. La fatigue semblait transpercer les yeux de l’homme encore dans son lit ; ses mains flageolaient comme au bord du malaise, et il sentait tout le poids du sommeil s’accrocher encore à ses pauvres épaules ; mais, hélas, il lui fallait prendre son courage à deux mains et quitter le doux royaume que constituent la couette et l’oreiller.
Il échappa à ses draps onctueux, alluma la lumière, éclairant la chambre, et s’habilla comme de coutume. C’est de même comme à son habitude que Joachim descendit jusqu’à la cuisine et fit vrombir la machine à café, lui coulant dans une petite tasse en porcelaine un expresso des plus noirs. La caféine écarquilla ses pupilles, lui arracha un bégaiement ; et puis, c’était comme si la fatigue se fut diluée avec le sucre, évaporée telle une brume oppressante que percent les rayons d’une après-midi. Il se mit à parler tout seul, car il n’y avait personne pour l’écouter et il adressait son discours à son propre esprit vivifié ; il déclamait des phrases qui résumaient traditionnellement l’emploi du temps de sa journée, une journée fort peu intéressante, occupée en grande partie par son travail de professeur de lettres à l’université de la Sorbonne (l’ancienne faculté de Paris-IV).
Habitant en province, il lui fallait gagner Paris par le train. C’est ainsi que Joachim se mit en route vers la gare, alors que la nuit était épaisse ; il avait d’ailleurs le temps de réfléchir à ses cours, puisqu’il parcourait le chemin à pieds – ayant horreur de la voiture – et qu’il lui fallait, montre en main, un bon quart d’heure pour parvenir jusqu’aux quais. Le vent, timidement, courbait ses cheveux, et les poils de sa barbe oscillaient au souffle limpide d’une brise somme toute agréable et portant en elle la sérénité d’un bon matin. Certes, la matinée se faisait attendre ; pour la lumière, la rue n’avait que les néons des lampadaires, se substituant au jour qui n’approcherait pas avant une heure au moins. Joachim ne songeait pas à toutes ces futilités et, d’un regard presque absent, cheminait, le cerveau appesanti par la leçon qu’il avait méticuleusement revue et corrigée ce week-end pour ses étudiants.
Il traversa une longue allée d’arbres dont le cortège de feuilles encombrait l’éclairage publique ; cette sorte de charmille sans charmes enroulait d’obscurité le petit sentier goudronné sur lequel avançait Joachim. Ce dernier se surprit lui-même que son esprit fût parasité par l’impression opprimante que lui donnait ce passage, qu’il connaissait bien pourtant, de jour comme de nuit. Mais cela ne l’importuna nullement, reprenant le fil de sa pensée et poursuivant son chemin comme si de rien n’était. Il se trouvait à quelques mètres de la gare, longeant sur sa droite la voie ferrée, quand un phénomène brouilla définitivement son esprit imperturbable.
Il y eut un bruit. Le monde était maintenu sous une jappe de plomb qui rendait le moindre son semblable à un sursaut. Cela aurait pu être le miaulement d’un chat ou l’aboiement d’un chien, le chant du coq ou le ronflement d’une voiture ; ce ne fut rien de ces perturbations sonores tout compte fait ordinaires, explicables. Il semblait s’agir d’un son de nature humaine.
Joachim s’arrêta quelques secondes, regardant autour de lui ; il n’avait pas clairement discerné ce qu’il avait pu entendre, se rassurant dans cette ignorance qui confine l’étrange dans la catégorie des incompréhensions logiques sous l’effet d’inattention.
Il reprit sa marche, mais il ne fallut pas quelques secondes pour que le bruit récidive. Cette fois-ci, Joachim l’avait bien entendu, mais avait du mal à comprendre son origine. On eût dire un rire. Il se retourna, regarda autour de lui ; mais il était seul dans la rue conduisant à la gare ferroviaire. Il n’osait pas s’exclamer : « Qui est là ? » ou « Y a-t-il quelqu’un ? » Il préférait garder le silence et scruter la moindre poussière ; mais il n’observa, malgré lui, aucune autre présence que la sienne. Il se dit alors pour lui-même : « Cela doit être un bruit lointain que mon ouïe a déformé. » Puis, se gaillardisant : « Il y a une interprétation logique à ce rire qui ne pouvait en être un. Mais je n’ai pas cette explication sous la main. Tant pis ! Il doit y avoir là une paréidolie. Maintenant, il faut marcher car le train ne va pas me faire la politesse d’attendre. »
À peine fit-il trois pas que le rire résonna de nouveau à ses oreilles, plus proche semblait-il que les deux fois précédentes, balayant d’un revers de voix l’hypothèse d’un bruit lointain.
Il s’agissait bel et bien d’une sorte de ricanement, ici en deux temps : « haha ! haha ! », comme par moquerie. Le rire était si proche de Joachim qu’il esquiva de quatre pas sur le côté, avant de s’écrier : « Mais ! que… qui… » Toujours personne aux alentours. Pas même un chat qui eût rodé furtivement dans un coin ; simplement Joachim… et ce rire. « Qui rigole ainsi ? osa Joachim, d’une voix ferme mais fondamentalement inquiète. Qu’y a-t-il de drôle ? Montrez-vous ! »
Bien évidemment, personne ne sortit de quelque cachette que ce soit. Il n’eut aucune réponse. Puis, le rire reprit, avec la même fréquence que tout à l’heure. « Est-ce une plaisanterie ! » s’emporta Joachim. Son inquiétude pâlissait la peau de son visage. D’où sortait ce rire ? Le professeur avait beau l’écouter avec précision, il ne déchiffrait pas l’emplacement d’où il pouvait être émis ; c’était comme s’il était partout, derrière lui, mais à côté et au-dessus de sa tête par là même occasion.
C’était à rendre fou n’importe qui. Chaque nouveau rire fut tel qu’un coup de couteau dans l’esprit de Joachim. Étonnamment, la situation ne dégonfla pas cet hussard noir. Comment réagir face à pareil cas, face à un phénomène auquel on assiste – et ce, sans nul doute possible – mais si étrange, si bizarre, qu’on ne peut se l’expliquer, ni l’expliquer aux autres sans passer pour insensé ?
Joachim, se sentant transpirer, transi d’effroi, reprit son chemin et força son esprit à ne plus y réfléchir, à ne plus écouter le calme de la rue, à n’entendre rien que le battement rapide de son cœur. Dieu seul sait si, avant d’embarquer dans son train, le rire fit son énigmatique réapparition.
La journée de Joachim se déroula sans imprévus ; quand il se rassit dans le train qui le reconduisait dans sa bourgade rurale, ce fut presque s’il en avait oublié la curieuse aventure du matin. Et pourtant : le rire ne cessait de trotter dans sa tête, chevauchant chacune de ses pensées et arpentant les couleurs toxiques de l’obsession.
« Et si le rire m’attendait à la gare ? se tourmentait-il, scrutant d’un œil aveugle le paysage qui défilait. J’en ai la chair de poule rien que d’y penser… Je crains que ce ne soit la même chose que ce matin… »
Cette peur rationnelle, reposant toutefois sur la crainte d’un événement qui l’était beaucoup moins, le précipita vers des prières maladroites et vraisemblablement profanes : Jésus, Marie, Josèphe, et tout le toutim. « Dieu, doux Seigneur, faites que je n’ai plus à entendre ce rire, ni maintenant, ni tout à l’heure, ni jamais ! »
Vint le moment à l’origine de tant de crispations mentales : Joachim descendit de son train, quitta la gare et parcourut la même rue où s’était révélé ce rire incompréhensible… Rien. Aucun rire qui ne fut audible. Joachim ne se rassura qu’une fois bien enfermé chez lui ; mais cette tranquillité momentanée boitillait : « Ne l’ai-je pas finalement entendu ? J’avais recouvert mes tympans d’une cire imperméable (de manière figurée)… Qui me dit que le rire ne s’est pas produit sans que je le sache, plongé comme j’étais dans l’idée fixe de ne pas l’entendre ?… Mon Dieu, je ne sais plus du tout si je l’ai effectivement entendu, ou si finalement tout était comme d’ordinaire… »
Soudainement, un flot de souvenirs complètement lacunaires et déformés l’envahit avec férocité… Il analysait rétrospectivement des bruits qu’il avait entendus, d’autres qu’il lui avait semblé discerner, et enfin des sons qu’il n’était pas sûr d’avoir affabulé lui-même, voire imaginé. Ces chants d’oiseaux, ces cliquetis d’insectes, ce vol bruyant d’un bourdon, le tumulte reculé des rues au loin, la rumeur des voitures sur la route… Ces phénomènes n’avaient-ils pas caché à Joachim le rire ? Joachim ne s’était-il pas laissé engouffrer dans l’avalanche de stimulus auditifs pour mieux dissimuler son malaise face au rire ? par là, le rire lui-même ?… Le rire ne se serait-il pas lui-même, pour ainsi dire, travesti sous la forme de tout cet agglomérat de voix, d’échos, tout ce tintamarre – pourtant habituel – ?… Joachim était dorénavant persuadé d’avoir réentendu le rire.
Malgré tant de tracasseries et une anxiété croissante, il prit sa douche, dîna, tenta de s’échapper un peu en relisant son cours du lendemain, puis il se mit au lit. C’est là que les réflexions de toute sorte, plus délirantes les unes que les autres, le cueillirent, à un moment où l’agitation mentale de son esprit était bien loin d’offrir à son corps le repos de Morphée.
Le rire pénétrait ses lancinantes pensées, contenu en elles, comme entravées par les grosses chaînes de la monomanie. Joachim tentait farouchement de songer à autre chose – au cours d’aujourd’hui, aux cours de demain, aux collègues et amis, à la famille… – ; mais cherchait-il véritablement, au fond de lui-même, à oublier ce mal obsédant ? Car il y revenait constamment, intrigué, angoissé, jugeant d’une part insupportable le fait de ne pas offrir à son esprit scientifique une nette explication du phénomène – pas même l’embryon d’un raisonnement logique ! –, et d’autre part terrifié à l’idée que le rire pût être réentendu, qu’il fût le seul à l’entendre au surplus.
Il transpirait et roulait dans ces draps, paradis de la veille où s’était étendue une plénitude de tranquillité ; jetant avec fureur de violentes œillades sur les lettres rouges luminescentes de son réveil-matin, Joachim faisait face au constat accablant, avec presque un dégoût dans son humeur, que le temps filait. Le rire absorbait toute son énergie, et pourtant le baiser de la nuit se faisait attendre…
Brusquement, Joachim se redressa, le dos bien droit, comme victime d’un coup de jus, et contempla l’obscurité de sa chambre. Puis, il se mit à dire, d’une voix tonitruante avec quelques affaissements chevrotants :
« Qui êtes-vous ? Où êtes-vous ? Êtes-vous donc dans cette chambre, dans cette satanée maison, dans cette ville satanique, êtes-vous hors de vous-mêmes, êtes-vous un fantôme, un spectre, un démon, un charlatan, un monstre, une divinité maudite, un dieu farceur, un esprit frappeur, qu’êtes-vous, qu’êtes-vous, à me prendre la tête ainsi ? Quelle est votre nature ? Êtes-vous seulement vivants ou êtes-vous morts et condamnés à voguer jusqu’au Jugement dernier, jusqu’au réveil des défunts de la terre ? Qu’avez-vous fait ? Que me faites-vous ? Que voulez-vous me faire ? Me sacrifier ? M’abattre ? M’user jusqu’à commette l’irréparable ? Voulez-vous que j’assassine mes voisins ? Que je me tue ? Que je me jette sous le prochain train de cinq heures ou que je me pende à un arbre ou que je prenne la route jusqu’à la côte atlantique et que depuis une falaise je me jette dans l’eau salée pour m’y noyer, que je disparaisse sans laisser de traces ? Mais me poursuivrez-vous dans ma cavale d’outre-tombe ? Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? D’où sortez-vous ? D’une boîte comme un diable à ressort ? Êtes-vous le fruit d’une malédiction ? J’entends, j’entends, j’entends, je l’entends ce rire grossier, ce rire méchant, car vous vous moquez de moi, car vous savez que je goutte d’effroi, que je suis mort de frousse, mort de trouille, mort et archi mort de peur, vous le savez, j’ai les yeux rouges de fatigue et d’angoisse et d’incertitude, vous êtes un être abominable… Et vous continuez de rire ! HAHAHA ! HIHIHI ! N’avez-vous donc que cela, ces petites notes fades et mortelles, cette rigolade de détraqué, vous n’avez que cela à sortir de votre bouche invisible ? Hehehe, moi aussi, je peux rire, RIRE, et RIRE bien grassement, HAHAH, HOHOHO, et donc ? Qu’est-ce que cela vous fait, que je me mette à rire, après tout, vous riez, vous ne faites que cela, vous me poursuivez pour ne faire que rire, vous riez, à moi de rire maintenant, car après tout la situation ne prête-t-elle pas à rire, moi qui beugle au milieu de la nuit dans ma chambre complètement sombre, hein ? La scène idiote ! C’est absurde… Vous ne dites rien ? Savez-vous seulement parler, et qui êtes-vous et d’où venez-vous ? Vous ne savez pas répondre aux questions que l’on vous pose, peut-être ne les comprenez-vous pas… Ahh, ce rire ! Ce rire grossier, ce rire d’automate, mécanique, ce rire de fond d’âme, ce ricanement du trou du cul de Lucifer, pet du Diable, moi aussi, après tout, je peux rire, m’esclaffer, oui, oui, m’ESCLAFFER, bouffonner, m’aplatir de rire, à moi, à moi maintenant de me moquer de vous, que personne ne voit et n’a envie de voir, affreux personnage ricanant, riant, à moi de rire désormais !… AHAHAHAHAHAHahahahahah ahahah ah ah ah… ahah… ah ah… Qui a-t-il donc de si drôle que cela ?… »
D’une nature rarement logorrhéique, jamais Joachim ne se sentit plus harassé de fatigue qu’une fois dégobillé l’entièreté de son étrange monologue… Avait-il seulement entendu le rire ? Où n’était-ce que le débris du souvenir qu’il cultivait malgré lui, jusqu’à l’en rendre manifestement tangible ? Il s’écroula, épuisé, mortifié.
Comme de coutume, son réveil émit le bruit strident rituel, et comme à l’ordinaire Joachim plaqua son doigt sur le bouton de gauche pour le faire taire. Après les balbutiements mentaux qui suivent les premières secondes de l’éveil, son esprit se porta immédiatement sur le rire, toujours ce rire. Il se prépara, déjeuna, toujours le rire en tête. Sur le chemin, il se prit à imiter le rire, et il lui semblait que c’était à la perfection – ne sachant plus très bien à quoi ressemblait réellement ce rire qui trottait dans la moindre de ses pensées. Arrivé là où, justement, il l’avait senti pénétrer son tympan sensible : rien, aucun son, le silence de la rue en une fin de nuit calme, reposante. Joachim prit son train et rejoignit la capitale ; le rire ne le quitta pas de la journée, ni des suivantes, ni jamais plus.
Devint-il fou par la suite ? Il ne perdit jamais complètement la tête, la preuve étant qu’il conserva son poste de professeur d’université pendant encore vingt ans. Mais il fut jusqu’à sa mort poursuivit par le rire, ce rire qu’il ne réentendit plus jamais, sauf dans certains sons confondus ou lors de nuits agitées. À l’article de la mort, bien des décennies plus tard, c’est pourtant ce qu’il entendit ou crut entendre, dans la chambre d’hôpital où s’était réunis le médecin, l’infirmière, les aides-soignantes et la famille. On riait de ce même rire indiscernable mais aigu, ce rire d’un autre monde, d’une autre pensée.
26-27 septembre 2025
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