Le Lion en peluche
Aux peluches de mon enfance.
Il était un petit garçon de presque huit ans – sept ans et demi, je crois bien – très attaché à un lion en peluche qu’on lui avait donné lorsqu’il était encore plus petit, si doux et si mou quand il le pressait contre sa joue. Il aimait tant lui donner quelques tendres bisous sur son petit nez tout rond de lionceau. Le petit garçon était à ce point épris par sa peluche qu’il la considérait comme son frère, même plus que son frère, et il ne se voyait pas faire quelque chose sans qu’elle ne fût présente pour l’assister.
Ce jouet était le fait d’un artisan qui avait fermé boutique depuis lors, un animal simplement bourré de coton, au sourire figé, assorti de minuscules petits yeux noirs, mais qu’avec ses mirettes d’enfant il savait vivants. Oh oui ! que d’aventures ils avaient vécu ensemble, inséparables ! Parfois, le père grondait son fils parce qu’il ne voulait pas du lion en peluche pour les accompagner au cours du repas, même installé docilement sur les genoux du petit. « Une peluche, ça n’a pas besoin de manger, ça se nourrit tout seul. »
À force d’années, toujours soudés, le doudou vieillissait prématurément ; plusieurs trous apparurent ici et là, au fil du temps. Vite ! À chaque nouvelle éventration, le petit garçon appelait au secours sa mère, qui confiait au père la tâche urgente de recoudre les petits trous. Mais ils se décousirent, et de petits ils passèrent à gros, devinrent de plus en plus larges, aussi larges que les minuscules yeux du lionceau ; ce dernier perdait son coton jour après jour, jusqu’à devenir absolument plat.
Lors d’un terrible après-midi, les parents jugèrent le jouet irrécupérable et choisirent de le jeter. Le petit garçon ne voulait rien entendre du raisonnement : « Non ! non ! non ! Il reste ici, avec moi ! » Le père et la mère trouvèrent ainsi judicieux de se débarrasser de la carcasse une fois leur fils à l’école ; c’est ce qu’ils firent : le petit garçon rentra et, dans sa chambre, ne trouva pas sur son oreiller le lionceau vétuste qu’il aimait tant, attendant sagement son retour, mais à sa place, soigneusement posé, un nouveau lion en peluche. Il courut dans la cuisine, où sa mère préparait un gâteau : « Où est mon petit lion, Maman !? Il a disparu…! » Elle lui expliqua ce qui était arrivé, avec les formulations les plus élaguées, les plus soignées, pour éviter de vexer davantage ou de faire pleurer l’enfant, mais rien n’empêcha les larmes de rouler sur ses joues ; le pauvre garçon repartit dans sa chambre, pour pleurer, pleurer, encore et encore.
Ses parents regrettèrent bien vite leur geste, puisqu’ils ne purent calmer les larmoiements de leur fils, qui dormait mal, car son lionceau qu’il avait l’habitude de serrer très fort contre lui n’était plus là pour le réconforter, pour l’aider à dormir. À cela, s’ajoutait la pâle imagination du petit bonhomme, comme un puits asséché, car c’était peut-être bien la peluche qui lui soufflait toutes les histoires : le petit garçon passait ses journées à ne pas faire grand-chose, sinon dessiner, dessiner son compagnon disparu, en pleurant toujours, ou en se retenant de pleurer, avec les yeux mouillés.
« Je ne comprends pas, s’exclama un soir le père, désemparé, au chevet de son fils. Tu as une peluche avec toi, celle qu’on t’a achetée pour remplacer l’autre, c’est un lion, comme celui qui est parti ! Et puis, regarde toutes tes autres peluches, ton ourson, et ton éléphant gris tu n’y touches pas ? Il va le prendre mal ! Et ton dragon en peluche, je ne te vois jamais dormir avec… Tu as bientôt neuf ans, il serait temps d’arrêter d’être ingrat, tu ne crois pas ?
— Mais mon lionceau c’était avec lui que je dormais… Lui, ajouta le petit garçon en pointant d’un doigt accusateur le nouveau lion en peluche, ce n’est pas le même… Vous avez jeté mon doudou ! » Et il se remettait à pleurer, éternelle comptine de l’enfant triste.
La perte d’un jouet ou d’un doudou est un deuil d’enfant ; il est dur pour un parent désabusé qui a perdu le souvenir de son enfance de comprendre les douleurs puériles de sa progéniture. Je connais des enfants qui ont du mal à croire que les adultes aient pu être aussi des enfants, tant le mépris pour la candeur de la petite jeunesse se lit dans certains regards.
Père et mère avaient beau couvrir leur fils de jouets, de peluches plus variées les unes que les autres, allant jusqu’à chercher tous les lionceaux possibles, ne trouvant jamais l’exacte réplique du lion en peluche défunt, le père croyait la situation vraiment désespérée. « Ne te fais pas de mouron, rassura la mère, ça lui passera… On ne pleure plus ses jouets au bout d’un certain âge. »
Il fallut néanmoins une arrivée décisive pour abréger enfin la tristesse du jeune garçon.
Un matin, sa tante débarqua à la maison afin d’y séjourner la semaine, parce qu’elle habitait loin d’ici et qu’elle voyait peu sa famille. Saluant sa sœur et son beau-frère, elle fut mise au courant par ces derniers du drame qui s’était joué dans la maison, de la tristesse qui noyait le cœur de leur enfant depuis ce jour. La tante était de ces gens qui comprennent les plus petits, la complice des enfants, le teint jovial, la mine souriante.
Une après-midi, alors que les parents s’étaient absentés pour la journée, comme la tante tricotait installée sur un lourd fauteuil en cuir, et que sur la grande table en verre, le petit garçon se distrayait en reproduisant les fruits imprimés sur la nappe qui la paraît, elle dit à son neveu, un rire dans la voix : « Je vois bien que tu as l’air chagrin depuis que je suis arrivée, ce n’est quand même pas la venue de tatie qui te fait tant de peine ?!
— Non, tata ! J’ai perdu mon lionceau, et je suis très mal… Il me manque… répondit le garçon en comprimant des pleurs.
— Ton petit lion en peluche ? Oh, quel dommage ! Tu l’avais depuis si longtemps… Que s’est-il passé ? » Et l’enfant lui raconta toute l’histoire : le délabrement de la peluche, la décision des parents d’en finir et de la mettre aux ordures. « Je l’ai perdu pour toujours ! s’écria-t-il en gémissant.
— Eh là, calme-toi, voyons, mon chéri… » Elle lui caressa doucement et très tendrement les cheveux, puis lui fit un petit bisou sur sa joue toute mouillée, avant de dire : « Tu sais, tatie connaît beaucoup de choses. Mes voyages m’ont appris énormément, et le domaine des peluches ne m’est pas inconnu. Ton lion n’est pas perdu à jamais, je vais t’aider à le retrouver, sois-en sûr. » Interloqué, le garçon redressa la tête, essuya grossièrement ses larmes, renifla, avant de demander : « Comment ça, tata ?
— Écoute, je vais te dire une chose ignorée de tous, connue des seuls experts en matière de doudous et de jouets (cela restera entre nous), que tes parents ignorent sûrement eux-mêmes – c’est pour cela que tu ne devras pas leur en vouloir pour ce qu’ils ont fait. Lorsqu’on agit par ignorance, on commet les actions les plus vilaines et les plus imbéciles. »
Le petit garçon acquiesça de la tête, très curieux de ce que sa tante allait bien pouvoir lui dire. À travers ses pupilles, dilatés, on voyait renaître l’espoir aux ailes de feu.
« Les peluches sont faites comme les humains, comme toi, comme moi, comme tes parents, c’est-à-dire qu’elles sont composées de deux choses : un corps et une âme. Le corps, c’est ce que tu vois, ce que tu sens, ce sont ta peau, tes os, tes yeux, tes cheveux, etc. ; l’âme, c’est encore autre chose, c’est plus profond, vois-tu : c’est ce qui est dans ton corps, qui insuffle à celui-ci toute la vitalité nécessaire pour se mouvoir, pour faire marcher tes muscles, tes neurones, et c’est ce qui te rend sensible au monde, aux événements qui te touchent. Vois-tu, les larmes qui coulent sont un produit de ton corps, mais c’est de ton âme que vient la douleur, car c’est là que tu as été touché. L’âme, c’est ce qui est en toi, c’est tout ce qui te fait, le comprends-tu ? Rien ne sert de rentrer dans les détails tant que tu as compris la chose ; l’as-tu comprise ?
— Oui, oui, tata ! Comme un fantôme !
— Exactement !… Donc, si les peluches sont faites comme les hommes, qu’est-ce que cela signifie ?
— Qu’elles… qu’elles ont un corps et une âme, aussi ?
— En effet !… Maintenant, je vais t’apprendre une seconde chose. L’âme est dissociée du corps, elles sont collées l’une à l’autre, influent l’un sur l’autre, mais ne forment pas un tout homogène. De cette distinction entre les deux, vient l’idée que l’un et l’autre peuvent être séparés… Comme la noix et sa coque, elles sont inséparables pendues au noyer, mais pour les consommer, nous sommes forcés d’extraire le fruit de sa coquille… Est-ce que tu me suis ?
— Oui, oui, tata ! Continue !
— Ce que Papa et Maman ont jeté, ce n’est pas ton lion en peluche, mais c’est simplement sa partie corporelle, son corps, mais avec tous les trous qu’il avait, il est très probable que son âme ait glissé hors de son coton ! Et tu as bien de la chance, mon chéri, car j’ai appris, dans un pays très loin d’ici, auprès d’un magicien qu’on appelle « chaman », à reconnaître et capturer les âmes…
— Oh, oui !? s’exclama avec joie le petit, qui n’en croyait pas ses oreilles. Et tata, tu penses que son âme est encore dans la maison ?!
— Elle doit s’y balader, certainement ! Elle doit même être très désorientée ! Peux-tu aller me chercher un bocal ?
— Tout de suite, tata ! » Le petit garçon partit vers la cuisine et revint avec un bocal à cornichons vide qui servait habituellement à ranger les fèves de la galette des rois.
Tante et neveu passèrent une dizaine de minutes à parcourir les pièces de la maison, pourchassant sans relâche la présence de l’âme du lion en peluche, le garçon suivant sa tante avec une espérance qui brillait en lui, des étincelles d’admiration dans les yeux.
Finalement, une fois entrés dans la chambre du petit, alors qu’elle s’affairait à l’inspecter par tous les coins, elle s’immobilisa toute proche de l’oreiller du garçon. « Ne fais aucun geste brusque, avertit-elle, elle est là. » Et, soudain, sans prévenir, elle enserra quelque chose d’invisible et emprisonna la chose au fond du bocal qu’elle clôt fermement. Le petit était bouche-bée ! « Tu as attrapé son âme, tata ?! Tu as attrapé son âme ?! » Ils revinrent dans le salon ; la tante posa le bocal sur la table, demanda à son neveu de le surveiller attentivement, avant de revenir chargée de pelotes de laine et de coton, disposés dans un panier en osier.
« Maintenant, à nous deux, lionceau ! » Elle ouvrit le bocal, en serrant dans ses bras la chose invisible, qui devait donc être l’âme de la peluche toute dénudée, sans aucun corps. La plaquant contre ses genoux, elle lui ordonna de se tenir tranquille : « Si tu veux retrouver un corps, avoir de nouveau tes câlins, je te conseille de te laisser faire et d’être sage. » La tante, passionnée de tricot depuis qu’elle avait été elle-même une enfant, revêtit l’âme du lion en peluche d’un nouveau corps, qui différait certes un peu du précédent, mais qu’importe ! car c’était bel et bien toujours le même lionceau qui était là, avec la même âme, avec la même vie que le garçon reconnu instantanément, malgré sa nouvelle couture. Il embrassa son lionceau retrouvé, le serra très fort contre sa joue et, bondissant sur place, criant ses remerciements à sa tante, lui offrant tant de bisous et de câlins qu’elle se sentit comme une héroïne, il la laissa à ses distractions habituelles, s’enfermant dans sa chambre pour vivre, après tout ce temps, de nouvelles aventures avec son lion en peluche.
Août 2023
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