Le chat de la sorcière

 

C’est un fait bien connu de tous et que vous n’ignorez sans doute pas vous-mêmes : chaque sorcière possède son chat, copains comme cochons ; et puisque les chats ne font pas des chiens, la sorcière de notre histoire avait aussi son petit matou. Si je vous demandais quelle serait, selon vous, la couleur du chat de la sorcière, vous me répondriez sans doute : « Noir ! » Soyez surpris, car le chat de cette histoire n’avait rien de ces félins qui, dit-on, portent le mauvais œil, traînent la nuit dans les rues et le jour dans les cimetières ; c’était au contraire un petit chat roux à qui l’on aurait donné le bon Dieu sans confession – si seulement les chats croyaient en Dieu et étaient charitables.

Ce chat roux appartenait à une sorcière qui l’avait appelé Griffe et qui le chargeait chaque jour d’une mission tout à fait particulière…

Il y avait une fois un garçon qui était un vrai garnement ; il habitait dans le voisinage de la sorcière – qui s’en tenait pour cette époque à préparer toute sorte de potions dont les couleurs variaient, mais qui donnaient irrésistiblement envie d’y goûter pour connaître leur saveur. Ce polisson réclamait tous les jouets du monde, sommait ses parents de lui apporter la moindre des friandises qu’il avait pu voir dans la vitrine d’une confiserie et se comportait à la maison comme un roi.

Un jour, ses parents se mirent vraiment en colère et lui refusèrent l’achat d’un nouveau cheval à bascule, qu’il cassait à chaque fois à force d’y jouer comme une brute. C’est que, comme il avait pratiquement tout ce qu’il voulait, que lui-même ne se refusait rien, dès lors il ne prenait pas soin de ce qu’on lui offrait puisqu’il savait pouvoir compter sur l’excessive et lâche générosité de ses parents pour lui en fournir à foison.

Ce jour-là, le garçon prépara un plan perfide pour se venger de ses parents qui avaient refusé, pour la première fois, de se soumettre à ses caprices. Il descendit à la cave où son père avait entreposé de gros seaux à peinture, en remonta quelques-uns, prit avec lui un rouleau et se mit à peinturlurer les rideaux blancs de soie qui recouvraient les fenêtres du salon ! À ce moment, Griffe s’était paisiblement posé sur le rebord d’une des fenêtres, côté rue, et regardait toute la scène ; il vit dans le visage de l’enfant une expression vilaine, courante chez les sales mioches, une expression de plaisir à commettre une bêtise. Puis le garçon se pointa à la porte du jardin où ses parents s’occupaient des plantes et du potager, tout fier, montrant ses mains coloriées de rouge, de bleu, de vert olive et de jaune pétillant. Vous vous doutez bien que cette attitude mit sur les nerfs le père et la mère, et quand ils constatèrent le désastre des rideaux, ils eurent beau l’accabler de réprimandes, le garçon gardait un sourire des plus pervers.

Griffe fut lui-même si ébahi de son effronterie qu’il partit sur-le-champ en parler à sa maîtresse la sorcière. Elle n’était pas méchante, contrairement à ce que l’on pense des sorcières, mais ce qu’elle ne supportait pas, par-dessus tout, c’était les enfants irrespectueux et égoïstes, capricieux et semeurs de bêtises, envers qui elle était indifféremment intraitable. Ainsi, apprenant l’indiscipline du garçon, la sorcière se décida à lui lancer un sort afin de lui donner une bonne leçon qu’il ne manquerait pas d’oublier !

Vous pouvez peut-être penser que les sorcières se déplacent en balais volant, comme le veut la tradition, mais c’est une erreur : les sorcières de notre époque se sont adaptés, comme tout un chacun, et optent désormais pour le parapluie en guis de véhicule ; elles n’ont qu’à l’ouvrir et, comme un parachute mais en sens inverse, n’ont qu’à monter au ciel pour se rendre ensuite où elle le désire. Les choses étant bien faites, elles n’ont pas besoin de se faire discrète, car leur parapluie les rend automatiquement invisible aux yeux des non sorciers, c’est-à-dire nous ; pareilles à des fantômes, elles se glissent où bon leur semble, silencieuses et invisibles.

Oh, n’ayez pas peur, mes chers enfants ! Si vous êtes une fille ou un garçon très sage, vous n’avez pas de soucis à vous faire, et les sorcières viendront vous visiter pour combler votre chambre de cadeaux et de friandes – comme c’est le cas en Italie. Si vous êtes un fripon ou ingrat envers les gens, prenez garde dès à présent à changer votre comportement, ou qui sait si une sorcière, pour vous faire peur, ne viendra pas mettre des scorpions au pied de votre lit ?

La sorcière entra donc dans la maison du garçon, au milieu de la nuit, au moment le plus opportun, et pénétra dans sa chambre.

— Tu as voulu repeindre les rideaux de la maison, murmura la sorcière sans réveiller le garçon, moi je décide de repeindre ton visage !

Là, elle lui lança un sort :

— Scrababadi, scroupi scroupa !

Devinez alors quelle fut la punition de ce vaurien ? Quand son père vint le réveiller, au matin, pour lui faire prendre son petit-déjeuner et l’emmener à l’école, il sursauta d’effroi en regardant son fils : sa peau était devenue toute jaune, d’un jaune caca d’oie qui faisait mal aux yeux, et sur celle-ci avaient poussé d’affreux boutons rouges et verts, gros et ronds comme des billes ou des calots. Ses parents appelèrent l’école pour excuser l’absence de leur fils car malade, et le conduisirent immédiatement au médecin, qui ne sut trop quoi dire, ni trop quoi faire :

Je n’ai jamais vu une chose pareille ! leur affirma-t-il, bouche bée. C’est à croire qu’on lui a jeté un mauvais sort !

Si le médecin avait su ! Rassurez-vous, le sort ne dura pas plus de vingt-quatre heures et disparu au cours de la nuit suivante. Rien qu’à imaginer ces scènes, la sorcière s’en était presque éclatée le ventre de rire !

Une autre fois, au beau milieu du mois de juillet, quand le soleil écrasait sa face contre l’été, Griffe s’allongea dans un coin de rue, à l’ombre, aplati par la torpeur caniculaire. Il était si bien qu’il s’endormit paisiblement, jusqu’à ce que son sommeil soit brutalement rompu par les hurlements pathétiques d’une jeune fille, un peu plus bas dans la rue, qui, accrochée à la jupe de sa grande sœur (bien plus âgée qu’elle), ne faisait que de se plaindre dans un brouhaha cauchemardesque.

Je veux ! Je veux ! Je veux ! criait-elle comme un pénible refrain.

Non, c’est non, Jeanne ! répondit, agacée, la grande sœur. Je t’ai dit : non ! Et je ne le répéterai pas !

Des bonbons, des bonbons, des bonbons ! reprit avec fureur la petite.

C’est non ! répliqua sa sœur, impassible.

La petite Jeanne entra alors dans une colère noire, à ce point noire que son visage devint intégralement écarlate, si bien qu’on aurait pu croire à un douloureux coup de soleil ! Elle infligea à sa grande sœur un violent coup de sandalettes dans le genou – ce qui n’est pas agréable du tout, comme vous devez le savoir par expérience.

Griffe fut horrifié d’assister à une telle violence, d’autant que la jeune femme, qui boitilla légèrement le temps de passer dans une autre rue, par un manque flagrant d’autorité, ne fit que lui réponde :

Tu dépasses les bornes, Jeanne ! J’en parlerai à Maman !

Le chat remonta la rue et écouta attentivement une discussion qui avait lieu entre le commerçant d’une confiserie locale et un long monsieur avec une grosse moustache et quelques dents en moins.

Moi, j’aurais volontiers offert à cette petite un ou deux berlingots, disait le vendeur, ou des oursons en gélatine, ou des rubans acidulés, et un petit caramel pour la demoiselle qui l’accompagnait, mais cette dernière a refusé tout sec de lui prendre quoi que ce soit ! « C’est très gentil, Monsieur, qu’elle a dit, c’est très gentil mais je la garde pour un mois et je ne veux pas la rendre à mes parents infestée de caries ! » J’la trouvais un peu gonflée, mais quand j’ai vu en bas c’que la gamine lui a fait comme scène, bon Dieu ! J’sais pas si je dois avoir des regrets ou si j’dois être satisfait d’pas avoir fait de cadeaux !

T’aurais dû lui filer un caisson de réglisse, ça lui aurait appris la vie, à cette petiote !

Griffe partit raconter toute la scène à sa maîtresse la sorcière, qui choisit alors de donner une bonne correction à la petite fille pourrie gâtée. Elle ouvrit son parapluie et, hop, s’envola dans les airs, portée par le vent, invisible aux yeux de tous, silencieuse comme un rêve. Elle se glissa dans la chambre de la petite fille par la fenêtre qui était entr’ouverte. Étrange ! C’est que Jeanne avait perdu l’une de ses dents de lait et attendait, endormie, la venue de la petite souris, qui, selon sa grande sœur, passait par les trous dans les murs, mais comme il n’y en avait pas, alors il fallait laisser entrebâillée la fenêtre. Devinez alors ce qu’il se passa ? Quand la sorcière entra dans la chambre, elle fit face à la petite fille qui dormait dans son lit, ainsi qu’à quelqu’un qu’elle n’attendait pas : la célèbre petite souris ! Il s’avère qu’elles se connaissaient et discutèrent un peu joyeusement. La sorcière finit par lui dire :

Je propose que tu déposes ta pièce demain. Cette petite a été vilaine et elle doit être punie pour ça. Reviens demain, à la même heure, et dépose l’argent là où tu trouveras la dent, mais je doute que tu ne la trouve sous cet oreiller !

La petite souris accepta et salua la sorcière d’un petit couinement. Faisant face à l’enfant plongée dans son sommeil, la sorcière toucha l’oreiller de sa main et récita une nouvelle formule :

— Arra, arra, arra ! Tutis arra, arra, arra !

Le lendemain, Jeanne s’éveilla vers dix heures ; impatiente à l’idée de découvrir la pièce de monnaie que lui avait déposée la petite souris, elle souleva son oreiller et hurla d’horreur. Ce n’est pas l’absence de sa pièce qui l’a mis dans cet état, mais c’est qu’elle découvrit une myriade d’araignées, de petites araignées aux longues et fines pattes, à l’abdomen minuscule, comme ces bébés faucheux qui traînent dans les maisons l’hiver en campagne (n’en soyez pas effrayés, ce sont d’innocentes petites bêtes, et vous comprendrez plus tard combien elles sont utiles dans nos logis !) Les gens ont souvent en horreur ces pauvres bêtes, de sorte que même sa grande sœur, en débarquant dans la chambre, inquiète, pour savoir de quoi il était question, glapit d’effroi à la vue de toutes ces bestioles qui semblaient courir sur le lit ou se tortillaient comme pour se dégourdir les jambes ! Soyez rassurés toutefois, les araignées apprécient les humains uniquement quand ces derniers se tiennent loin d’eux, sans quoi elles en ont peur (plus peur que nous nous avons peurs d’elles !) Les petites araignées eurent tôt fait de quitter la maison pour trouver refuge ailleurs, dans un lieu plus accueillant et moins mouvementé.

Peut-être que tous ces tours ne vous ont pas vraiment convaincu que la sorcière de cette histoire était une bonne âme. Peut-être que les tracasseries du garçon qui peignit les rideaux ou de la fillette qui ne savait pas se tenir ne vous ont pas paru si graves, dignes d’une punition aussi cruelle (car elle vous serait apparue ainsi). C’est que, mes enfants, ou vous avez des choses à vous reprocher, et espérer secrètement ne pas être, à votre tour, le jouet de la sorcière, ou que vous avez bon cœur. Laissez-moi vous démontrer que cette sorcière n’était pas méchante et avait un bon fond !

Il y eut une énième fois encore où Griffe, comme à son habitude, vagabondait dans les ruelles de la ville, dormait sur les marches des escaliers, chassait les pigeons dans le parc, regardait avec curiosité les poissons nager dans une mare, effrayé par les canards trop belliqueux. Cette fois-là, il passa sur un petit chemin le long d’un vieux muret qui datait probablement du Moyen Âge ; sa marche était tranquille, quand, soudain, il vit arriver trois collégiens qui traînaient par le col un pauvre garçon, le planqua contre les vieilles pierres médiévales. Il devait avoir le même âge, treize ou quatorze ans à peu près, l’un était plus grand que les autres, deux d’entre eux se ressemblaient comme des gouttes d’eau – l’un portait toutefois une paire de lunettes, ce qui le distinguait de l’autre –, et enfin le garçon contre le mur était tout penaud et semblait s’écraser face aux trois autres, qui se tenaient droit et d’un air menaçant.

Griffe se rapprochait pour entendre ce qui serait dit, et comme c’était un chat, ils ne s’en préoccupèrent pas. Le plus grand des garçons dit à celui qu’il venait de plaquer :

Hier, tu ne nous a rien ramené, j’espère qu’aujourd’hui tu as retrouvé ta cervelle et que tu as apporté de quoi nous rassasier !

Si tu n’as pas notre goûter, prévint l’un des jumeaux, ça va te coûter cher !

Le pauvre garçon bégaya de peur, ce qui suscita l’hilarité de l’autre jumeau, tandis que son frère, apercevant Griffe, claqua des mains pour le faire déguerpir, sans succès.

N’essaye pas d’ouvrir la bouche, lui dit le grand. Donne-nous seulement les gâteaux que tu as dans ton sac, ou sinon nous les prendrons nous-mêmes !

Gare à toi si tu as oublié notre quatre heures ! rajouta encore l’autre. Sinon, je te pique ton portable !

Moi tes chaussures, renchérit son frère.

Quel choix se présentait au pauvre garçon, si ce n’était, comme il le fit, d’ouvrir son sac et de leur donner ce qu’ils réclamaient, c’est-à-dire les petits beurres et les briochettes aux pépites de chocolat qu’il avait ramenés de chez lui ?

C’est bien, c’est bien, se gargarisa le grand en tapotant avec mépris le pauvre garçon qu’il venait de racketter.

Puis il tourna les talons et partit en ouvrant l’un des sachets, tandis que les deux jumeaux lancèrent au pauvre garçon, prostré contre le muret, comme un défi :

Et bon week-end !

Le collégien resta dans cette position pendant un long moment, le visage couvert de rage et de honte, avant de finir par éclater en sanglots et de s’asseoir par terre, incapable de tenir sur ses jambes qui tremblaient comme s’il avait affronté un dragon. Griffe, assistant à cette douloureuse scène, fit une chose étonnante, lui qui avait habituellement horreur des humains (si ce n’est sa maîtresse la sorcière) : il vint se frotter contre lui, en ronronnant, pour l’apaiser et lui tenir compagnie d’un même coup. Le garçon ne réagit pas les premières secondes, accablé de chagrin, puis il releva la tête, regarda Griffe les yeux embués de larmes, se les essuya, puis se mit à caresser doucement le chat. D’une voix légèrement chevrotante, il disait :

Mon minou, tu es perdu ? Tu appartiens à quelqu’un ?

Le garçon aurait aimé que Griffe, comme dans un conte de Perrault ou d’Hoffmann, soit capable de lui répondre, et qu’il lui dise :

Non ! adopte-moi, Nacim !

Car il s’appelait en effet Nacim. Mais Griffe ne lui répondit rien, car malgré qu’il fut le chat d’une sorcière, il était bien incapable de discuter, et seule la sorcière sa maîtresse pouvait le comprendre et parler avec lui.

Griffe, néanmoins, vous l’avez compris, était un chat peu ordinaire, très intelligent et surtout qui comprenait parfaitement le langage humain. Nacim se releva, offrit une dernière caresse à Griffe, pour lui faire plaisir et se faire plaisir, puis repartit chez lui. Pauvre garçon ! Griffe le suivit jusqu’à son domicile, pour savoir bien sûr où il habitait, puis il revint chez la sorcière. Comme à son habitude, il lut dans ses pensées l’odieux racket auquel il avait assisté.

Ce n’est pas simplement d’une leçon que ces trois garnements ont besoin, dit la sorcière, c’est d’une raclée inoubliable !

Vous connaissez la suite : elle ouvrit son parapluie et se transporta jusqu’à chez Nacim une fois la nuit tombée ; mais ce n’était cette fois-ci pas pour punir un enfant ! Elle le sortit de ses songes en allumant par magie les lumières de sa chambre, ce qui surprit le pauvre garçon qui hésita à appeler à l’aide sa mère ; mais il comprit rapidement qu’il avait affaire à une sorcière bienveillante et que cela était inutile.

Tu as fait la rencontre de mon chat Griffe cette après-midi, lui dit la sorcière.

Oh, c’était le vôtre ? Il était adorable et est venu me câliner et réclamer des caresses…

Il a été témoin de tout et m’a tout raconté. Tu as été agressé par trois méchants adolescents, et ce n’est pas la première semble-t-il que cela arrive…

Deux à trois fois par semaine, répondit Nacim, à la fois honteux et résigné. J’ai parfois des jours de répit…

Mon petit, pourquoi tes joues rosissent-elles ? Tu n’as pas à te sentir humilié de quoi que ce soit ; ce sont leurs joues à eux, à eux trois, qui rougiront, tu vas voir !

Et elle lui expliqua qu’elle avait un plan en tête ; plus jamais ils n’agresseraient et n’harcèleraient, ni Nacim, ni personne d’autre plus faible qu’eux. Je ne vais pas vous expliquer le plan de la sorcière, car vous allez le voir en action d’ici quelques lignes, mais Nacim y consentit, même s’il avait quelques répugnances, craignant que cela lui retombe sur le nez ou qu’on ne les maltraite trop.

Sois sans crainte, lui assura la sorcière, ce sera sans danger pour eux, et nous allons tout faire dès ce soir !

Elle rouvrit à nouveau son parapluie et demanda à Nacim de lui prendre la main. Toutes les lumières de la chambre s’éteignirent alors, et ils s’envolèrent à l’extérieur, invisibles et silencieux. Nacim lui indiqua l’emplacement exact où habitaient ses trois persécuteurs.

La chance nous sourit en ce début de soirée ! s’écria la sorcière.

Pourquoi ? Parce que sur le toit d’une des habitations voisines, il y avait une carpette gigantesque, sorte de tapis persan doré, et à côté d’elle, un personnage qui paraissait être fait intégralement d’argent qui remontait d’une chambre ; il scintillait comme brillent les étoiles.

Qui est cet homme étrange ? demanda Nacim.

Tu le connais sans le reconnaître, répondit mystérieusement la sorcière, car il vient chaque nuit te border, toi et tous les enfants de cette planète.

L’homme d’argent, installé désormais sur son tapis, s’apprêtait semblait-il à s’envoler à son tour, quand il aperçut la sorcière et Nacim arriver jusqu’à lui.

— Belle soirée, ô marchand de sable ! chantonna la sorcière.

Je me disais bien connaître une sorcière dans cette ville, sourit nul autre que le marchand de sable, celui qui vient déposer son sable pour endormir les enfants. Sa peau et sa barbe étaient pareilles à ses bottines et à son long manteau d’hermine, d’un argent si beau qu’il semblait blanc comme la Lune.

J’aurais besoin, dit la sorcière, d’un peu de ton sable, si tu veux bien m’en donner trois poignées.

Trois poignées ? Tu m’en demandes beaucoup ! répondit le marchand de sable. Je ne donne jamais mon sable, dit-il à Nacim, car ce sable est magique, il ne fait pas qu’endormir les enfants, non ! Il a la capacité exceptionnel de les envoyer dans le monde des rêves et de les protéger ainsi des cauchemars ! Hélas, je ne peux pas faire le tour de toutes les maisons chaque soir ; de pauvres enfants s’endorment sans mon sable et sont pétrifiés de terreurs nocturnes ! Heureusement, je finis toujours par arriver, et mon sable les protège pour quelque temps !

Ces mots ayant été dits, il porta à sa main l’une des grosses sacoches qu’il transportait accrochées à l’aide de bandelettes dans son dos, cachées par son épais manteau, et dit à la sorcière :

Tu le vaux bien ! Après tout, je t’en ai déjà donné par le passé et n’ai jamais eu à m’en plaindre. Ne trahis pas ma confiance !

Mon vieil ami, ô mon doux marchand de sable, je ne saurai tomber dans tes mauvaises grâces, répondit la sorcière. Croix de bois, croix de fer…

Si elle ment, continua le marchand de sable vers Nacim, elle ira en enfer !

Il fourra sa main gantée dans l’une des sacoches et en sortit un poing poudré d’or, car c’était un sable magnifique ; il déposa le sac dans le chapeau pointu que lui avait tendu la sorcière, puis répéta l’action deux autres fois, de sorte que la sorcière avait dans son chapeau trois poignées de sable magique.

Bien ! s’exclama-t-il. C’est l’heure pour moi de vous abandonner ! Je ne me pardonnerai pas que trop d’enfants s’endorment ce soir sans mon sable ! Au revoir et à bientôt sans doute !

Sans qu’il n’ait à faire aucune incantation que ce soit, son tapis doré se souleva, puis il glissa dans le ciel à une vitesse extraordinaire ; on aurait dit une étoile filante, ne laissant derrière lui qu’un fin nuage de poussière argentée. Le marchand de sable parti, Nacim et la sorcière s’envolèrent à leur tour, en direction de la maison des deux jumeaux qui suivaient, complices, les actions malfaisantes du grand gaillard.

Vous vous demandez certainement ce qu’ils purent bien faire avec le sable du marchand, quel tour la sorcière allait-elle bien sortir de son sac ? Voyez par vous-mêmes…

Les deux frères dormaient dans la même chambre, dans un lit superposé ; le binoclard dormait en bas, car il pouvait ainsi poser sa paire de lunettes sur la table de nuit, à côté du réveil-matin. Comme tous les frères jumeaux, ces deux-là rêvaient d’un même rêve, emportés dans leur sommeil dans un même monde onirique. La sorcière, fermant son parapluie, après avoir constaté que les jumeaux dormaient sur leurs deux oreilles, fourra la main dans son chapeau pointu et la ressortit avec une belle poignée de sable d’or, qu’elle lança sur le premier ; elle répéta le geste, sur la pointe des pieds pour atteindre le second en hauteur. Cela fait, elle noua son chapeau pointu et le posa délicatement auprès du parapluie, dans un coin de la chambre ; elle dit ensuite à Nacim :

Maintenant que je leur ai lancé de la poudre de rêve, ces marmots se sont embarqués dans un monde nouveau. Comme je suis celle qui en est à l’origine, je peux y rentrer, et si tu tiens bien fort ma main, tu pourras y entrer avec moi ! Allez, allons-y.

Ni une, ni deux, Nacim et la sorcière, en un battement de cil, se retrouvèrent dans le rêve des deux frères jumeaux. Pas d’orage, pas d’éclairs, pas de tourbillon, ce fut d’une brièveté irréelle ! De quoi rêvaient-ils ? Vous allez rire, mais ils jouaient avec les plus belles et parmi les plus adorables créatures n’ayant jamais foulé la Terre : des chats ! Il y en avait énormément, à tel point que je ne pourrais pas vous donner le nombre exact : une cinquantaine, voire peut-être cent tout pile ? Il faut dire que certains chats rompichaient tendrement au sol, d’autres mangeaient leurs croquettes, ou buvaient une eau fraîche, et les derniers jouaient avec l’un des frères ou se faisaient câliner par l’autre.

On ne dirait pas comme ça qu’ils sont méchants, s’exclama Nacim.

Retiens bien ce proverbe, mon petit : l’habit ne fait pas le moine !

Elle voulait dire par là qu’il ne faut pas toujours se fier aux apparences, qui peuvent être trompeuses. Les voyant jouer et caresser tous ces chats, dans cet adorable petit rêve, Nacim n’avait pas du tout envie de les punir, de leur faire regretter ce qui l’avait poussé à pleurer beaucoup quelques heures plus tôt ; mais c’était de toute façon trop tard, car la sorcière, elle, en découdrait, et il valait peut-être mieux que Nacim soit là pour l’attiédir un peu, car on ne savait jamais, surtout que Nacim ignorait de quoi elle était capable. Elle prit un chaton qui se roulait en boule par terre et le tendit vers Nacim.

Tiens-le dans tes bras quelques instants, s’il-te-plaît, lui dit-elle.

Plongé entre les bras de Nacim, le chaton semblait tout sauf à l’aise ; il sentait bien que ce garçon n’aurais pas dû être ici, que ce n’était pas son rêve et qu’il n’aurait pas dû l’avoir contre lui. Les frères se rendirent compte que quelque chose clochait, parce que leur regard se tourna vers les intrus et qu’ils s’exclamèrent d’une même voix :

Eh ! mais qui êtes-vous ? Oh, tiens, mais c’est Nacim ! Tes poches sont-elles remplies de mille et une brioches ?

Et ils ricanèrent, impunément. Comme seule réponse, ils eurent une formule de la sorcière :

— Fi, fi, fi, fififi, felinae, felinae !

Le rêve tourna vite au cauchemar : tous les chats étaient devenus soudainement de grands fauves, des tigres, des jaguars, des guépards, des léopards, des lynx, tous les félins que vous pouvez imaginer et face auxquels vous n’aimeriez pas vous retrouver, si ce n’est au cours d’une visite dans un zoo ! Seul le chaton étendu dans les bras de Nacim ne s’était pas métamorphosé. Les fauves devinrent aussitôt amers, féroces, et pointèrent des yeux assassins vers les deux frères jumeaux. Le visage de ces derniers devint plus blanc que neige ! Ils craignaient le pire ; déjà, les félins s’approchaient, d’un coussinet feutré, prêts à bondir pour les gober tout crus !

Il n’est pas inutile de vous rappeler, mes chers enfants, que tout cela se déroulait dans un rêve ; de plus, ne vous ai-je pas répété que la sorcière était une gentille dame ? Elle récita une nouvelle formule, et il sembla que rien ne changea, sinon que le chaton dans les bras de Nacim ne voulut plus le quitter et poussait de langoureux ronronnements.

Tiens-toi, lança alors la sorcière à Nacim. Pose ce chat entre tes jambes, et improvise !

Ces paroles semblèrent incompréhensibles pour le garçon. Mais il n’eut pas le temps de poser la moindre question que la sorcière leva les bras et récita un nouveau sortilège :

Ribibi, popopo, tututu, et platata !

Le chaton se mit brusquement à croître, passant de tout petit à très grand, à ce point que Nacim se trouva en croupe sur son dos, et se parant enfin d’une crinière.

Mais… c’est devenu un lion ! s’exclama d’étonnement Nacim.

Un très beau lion, même, renchérit la sorcière en riant. Le roi des animaux est ton destrier ! Va maintenant sauver ces pauvres garnements, avant qu’ils ne finissent dans l’estomac des fauves et se réveillent !

Un peu mal à l’aise, mais n’oubliant pas qu’il était dans un rêve lui aussi, et donc que rien ne pouvait le blesser ou le tuer réellement, il parla au lion comme à son cheval, et lui dit :

Hue-dada !

Le lion fit un bond qui effraya Nacim, de crainte de chuter, mais bien accroché heureusement à la crinière du lion, espérant ne pas trop tirer sur ses poils pour ne pas lui faire de mal ou l’énerver. Les autres fauves baissèrent la tête instinctivement, apeurés, mais, encouragés par leur nombre, montrèrent les crocs face à Sa Majesté et à son curieux chevalier sans armure ni épée.

C’est peine perdue ! pensa Nacim. Ils vont nous réduire en charpie ! Ils n’ont pas peur de lui et ne lui obéissent pas… Que faire ?

Au plus profond de lui-même, dans son cœur, dans ce qu’on appelle son « âme », Nacim sentit en lui frétiller quelque chose. C’était ce qu’on nomme couramment du courage, ici le courage insensé, presque fou, téméraire, d’hurler à tue-tête :

Gros chats ! Car vous n’êtes que des chats transformés en bêtes féroces, mes gros chats ! Écartez-vous et ne vous en prenez pas à ces deux garçons !

Les fauves, plus réceptifs, baissèrent de nouveau la tête et s’écartèrent, pour laisser un passage entre les jumeaux et Nacim juché sur son lion, qui se mit dès lors à avancer dans leur direction. À leur passage, les félins avaient tout de suite une mine plus amicale, et ils se roulaient tous en boule en ronronnant, tirant plaisir de ce que Nacim leur jette un regard. Il avait bien envie, malgré leur aspect sauvage, de les caresser ! Ayant atteint les deux frères, il descendit de son lion, le caressa tendrement, puis il les regarda, sans pouvoir leur dissimuler un air d’une rare fierté, héroïque comme il avait été.

Merci, merci, merci, s’écrièrent en cœur les deux jumeaux, rassurés mais encore sonnés par tout ce qui venait d’arriver. Comment pouvons-nous nous faire pardonner ? Dis-nous ! Dis-nous !

Tout ceci n’est qu’un rêve, répondit Nacim. Mais souvenez-vous, quand vous vous réveillerez, de ce que j’ai accompli pour vous. Repensez-y, et plus jamais vous ne me demanderez mon goûter !

Ton goûter, c’est ton goûter, dit le frère bigleux.

Nous te donnerons même le nôtre ! répondit l’autre.

Ne pas voler le mien suffira !

Cela dit, Nacim vint rejoindre la sorcière et ils quittèrent ce monde étonnant, après que le garçon ait embrassé son lion et que tous les fauves redevinrent de paresseux matous. C’est ainsi que les deux frères jumeaux n’osèrent plus réclamer quoi que ce soit de Nacim, et même qu’ils finirent par devenir copains avec les années (tout est possible, à partir du moment où l’on respecte les autres et qu’on est gentil avec eux !).

Mais il restait à corriger le grand gaillard, chef de file, pour que les persécutions cessent définitivement. Il dormait justement d’un sommeil de plomb (vous comprendrez que je ne dise du « sommeil du juste » !) ; Nacim et la sorcière eurent tôt fait de se déplacer jusqu’à lui pour visiter, comme il l’avait fait pour les jumeaux, les contrées rêveuses de ce gredin. Afin d’entrer dans son rêve, ils orchestrèrent la même machination : la sorcière prit le sable d’or qui lui restait dans son chapeau pointu, c’est-à-dire la dernière poignée que lui avait offert le marchand de sable, et la répandit sur l’adolescent sommeillant.

On était bien loin de la salle aux chats ! Dans ce rêve, il y avait plus de couleurs, c’était un sacré tableau ! Dans un cadre féerique, Ramus (c’était le prénom du grand gaillard) se prenait pour un chevalier, dont la mission était très banale pour un conte de fées : le roi lui avait promis la main de sa jeune fille s’il parvenait à tuer un effroyable dragon qui terrorisait la région et s’il lui rapportait la tête coupée de la bête en guise de preuve.

Il sévit quand le soleil se couche, à l’heure du repas, l’avait informé le roi. Piégez-le dans son sommeil car il ne saura se défendre. Il vit dans une cavité, sur les hauteurs d’une montagne.

Galvanisé, Ramus avait enfilé son armure et parcouru plusieurs lieux à cheval, avant de gravir cette fameuse montagne et d’atteindre la grotte où dormait paisiblement le dragon. Il était d’une couleur verte, pareille aux pierres précieuses qu’on appelle des émeraudes ; des os étaient disséminés çà et là autour de lui, et son souffle brûlant balayait l’air au rythme de ses ronflements.

À nous deux, chuchota Ramus, très confiant, mais légèrement anxieux.

Il dégaina son épée et s’approcha très lentement, à pas de loup, fixant son regard sur les paupières écaillées de la bête. C’est là que, dans l’ombre, apparut une figure inattendue, qui surprit Ramus et le déstabilisa. C’était une sorcière ! Ramus n’osait lui demander qui elle était, ce qu’elle faisait là, de crainte de réveiller le dragon, de crainte aussi qu’elle fut de mèche avec lui. Bien sûr, vous l’avez deviné, cette sorcière n’était autre que notre sorcière, mais où était passé Nacim ? Elle semblait seule.

Soudain, le rêve vira au cauchemar : le dragon ouvrit grands ses yeux, comme s’il feignait depuis tout ce temps de dormir pour mieux surprendre son adversaire. Ramus tremblait des jambes et des bras, et n’arrivait pas à prononcer un seul mot ! Le dragon, toujours allongé, releva son long cou de reptile, redressant la tête, et montrant un peu plus ses sublimes crocs blancs ; une machine à tuer. La sorcière s’écria :

Chevalier ! Tu tremblottes comme une feuille au vent ! Aurais-tu peur de la mort ? Car ce dragon va, ou te croquer, ou faire de toi un tas de cendres d’ici quelques instants. Que préfères-tu ?

Ramus n’osait rien répondre et la sorcière sentit bien qu’il avait si peur qu’il était sur le point de se réveiller. Il aurait voulu abandonner son épée pour se mettre à genoux et implorer la clémence du dragon, mais il savait que dans les contes de fées, il n’y a pas toujours de place pour la pitié, malheureusement ! Sans réponse, la sorcière tonna alors :

Dragon ! Ouvre grand ta gueule et crache ce que tu as dans le gosier !

Le monstre s’exécuta ; de sa gueule, on se serait attendu à ce qu’il jaillisse une gigantesque boule de feu (Ramus le premier). Que nenni ! Ce ne fut qu’un brusque raz de marée, si violent d’ailleurs qu’il repoussa Ramus à l’extérieur de la grotte, le précipitant par-dessus la montagne. Il lui sembla alors qu’il allait mourir, mais l’eau expulsée par le dragon était en si grande quantité qu’elle pouvait, à elle seule, créer de nouveaux océans ! Tête la première, Ramus se retrouva le nez dans l’eau. Son armure le gênait beaucoup pour nager, et il crut un instant se noyer.

Je n’ai vraiment pas de veine ! pensa-t-il alors.

Mais c’était négliger les plans de la sorcière ! Ramus vit un arbre, sous les eaux, probablement déraciné par le torrent, remonter à la surface ; il s’y accrocha et put ainsi retrouver le bon air de la surface. Il ne voyait rien que des étendus d’eau à perte de vue ; le royaume et le monde entier avaient été engloutis ! Il n’y avait personne, rien d’autres que lui accroché comme il pouvait sur le tronc, manquant de glisser, son armure étant si lourde. Mais il ne pouvait l’enlever sans manquer de retomber dans l’eau. Il entendit tout à coup de gros battements d’ailes ; relevant la tête, il se retrouva face au dragon émeraude qui volait au-dessus de lui et le fixait ; son regard n’avait aucun animosité, il ne lui parut pas menaçant, et crut même reconnaître ce regard. La sorcière était juchée sur son dos et, apercevant Ramus, elle lui lança :

Sais-tu pourquoi ce dragon t’a craché de l’eau plutôt que des flammes au visage ? Sais-tu d’abord ce qu’est cette eau ? Tu as manqué de te noyer, tu as donc goûté à la saveur de ces milliards de gouttes. Quel goût ont-elles ?

Elles n’en ont aucun ! répondit le grand gaillard.

C’est exact ! dit la sorcière. C’est parce qu’elles ne sont pas salées ! Ce n’est pas de l’eau de mer, mais de l’eau douce. Une eau douce bien particulière, et sais-tu encore pourquoi ?

J’en ai assez de vos questions, s’insurgea Ramus, d’un ton implorant. Vous ne voulez pas plutôt m’aider ? Je vous promets tout ce que vous voudrez en me laissant la vie sauve !

Ah, tu voudrais de l’aide ? rétorqua la sorcière, les sourcils froncés, mais avec un petit sourire en coin. Mais pourquoi t’aiderais-je ? Tu ne mérites que des coups de bâton, et rien de plus ! Acceptes-tu que je te sauve la vie pour mille coups de cravache ?

Mais c’est injuste ! s’exclama Ramus.

Une telle bouche ose parler d’injustice ! Retiens ceci, vilain garçon : il faut avoir les mains propres avant de donner des leçons aux autres. Ce pauvre dragon n’a jamais voulu te tuer ; il n’a même jamais voulu te faire le moindre mal ! S’il en avait été de son unique volonté, il t’aurait sans doute laisser faire ta quête, et tout ce serait passé comme tu l’aurais voulu. Mais la vie n’est pas un rêve ! Ce dragon t’a régurgité au visage toutes les larmes qu’il a essuyées par ta faute !

Ramus, en essayant toujours de se maintenir sur le tronc pour ne pas glisser, resta estomaqué, franchement interloqué.

Ce dragon ne te dit rien du tout. Pourtant, tu le connais, c’est simplement qu’il a revêtu une autre apparence. Sous ses écailles et ce sang froid, se cache en vérité Nacim, le pauvre garçon que tu te plais à martyriser au collège, celui à qui tu viens voler le goûter ! Tu nages actuellement dans ses larmes, les larmes que tu as causées par ton comportement misérable et méchant !

À ces mots, l’eau sembla monter de nouveau, perturbant l’équilibre précaire grâce auquel Ramus se tenait tant bien que mal sur le tronc.

Pitié ! hurla l’adolescent. Pardon, pardon, pardon, je reconnais ma méchanceté, je reconnais mes gestes odieux et mes paroles insolentes ! Pardon, je demande pardon à Nacim pour tout ce que je lui ai fait de mauvais, et je promets de lui rendre tout ce que j’ai commis de méchant en paroles gentilles et en actes bienveillants ! Par pitié, Madame la sorcière, par pitié Nacim, sauvez-moi vite avant que je ne me noie !

Soudain, le dragon (donc Nacim) se mit à lui répondre, d’une voix profondément grave :

Pas besoin de gentilles paroles ou d’actes bienveillants. Laisse-moi en paix et arrête de voler mon goûter !

Promis, promis ! implora Ramus au moment où ses bras affaiblis lâchèrent le tronc à l’écorce trempée.

Nacim se jeta alors sur lui et, le prenant dans sa gueule, le secourut avant qu’il ne s’ombre dans les eaux pour boire la tasse. Toujours transformé en dragon, Nacim le transporta, avec la sorcière sur son dos, jusqu’à un bout de terre au loin ; on y voyait un beau château, avec le roi, la reine et la princesse qui se tenaient devant, venant en aide aux gens qui réchappaient du déluge.

Regardez, mon père, s’écria la princesse, là-haut, c’est le dragon !

Les gardes qui entouraient la famille royale se préparèrent au combat, mais une fois à terre, Nacim posa Ramus au sol, qui se releva, un peu humilié, mais rassuré de n’avoir fini ni sous l’eau ni dans l’estomac d’un dragon. Nacim dit en s’adressant au roi, de sa voix de reptile géant :

Je m’en vais. Ce chevalier m’a convaincu de quitter ces terres, alors tu ne me reverras plus ! Adieu !

Puis il déguerpit sans attendre de réponse, espérant ainsi que Ramus ne se réveille pas et poursuive encore un peu son rêve. Cela fonctionna, car en ressortant de ce monde de conte de fées, toujours avec la sorcière, Nacim (redevenu bien entendu le garçon qu’il était) se rassura de voir ce grand gaillard de Ramus dormir toujours, bien que nettement plus agité que tout à l’heure. Alors, lui et la sorcière reprirent leur envol à l’aide du parapluie magique et ils disparurent dans la nuit, rebroussant chemin jusqu’à la chambre de Nacim. C’est suite à cette étonnante aventure que Ramus se montra plus aimable envers son ancien souffre-douleur, n’osant plus rien lui dire si ce n’est le saluer amicalement, et que Nacim put profiter enfin complètement de son goûter !

Quelle stupéfaction quand Nacim rentra de toute cette aventure : un chat roupillait sereinement sur son lit !

Griffe ! que fais-tu ici ? susurra du mieux qu’elle pouvait la sorcière. Tu as la belle vie !

Cela fit beaucoup rire Nacim, et si plaisir de reconnaître le chat qui avait eu la gentillesse de le réconforter quand il était au sol et plombé de douleurs ! Cela lui fit d’autant plus plaisir de comprendre que ce n’était autre que le chat de la sorcière ! Il attendait leur retour, étant arrivé ici on ne savait comment, par quels chemins ; mais les chats des sorcières ont aussi leurs secrets et leur magie !

Depuis cette nuit, Griffe vient régulièrement visiter Nacim, l’accompagnant souvent jusqu’au collège, ou à l’inverse le raccompagnant après les cours. Nacim n’eut plus jamais à souffrir de quelque harcèlement que ce soit et il fut dès lors plus épanoui que jamais.

Mais cette histoire a suffisamment duré, vous ne trouvez pas ? Il est bien difficile de quitter un chat aussi affectueux, aussi juste et aussi stupéfiant que Griffe. Réconfortez-vous en embrassant et en câlinant vos chats, et si vous n’en avez pas encore, n’hésitez pas, mes enfants, à répéter à vos parents que vous en voudriez bien un ; peut-être qu’un jour vous trouverez une petit boule de poils dans votre salon, en train de boire du lait. Veillez toutefois à être certain qu’il ne s’agit pas du chat d’une sorcière… On n’est jamais trop prudent !


Octobre 2024-mai 2025

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