Le Chat et les Oiseaux
Il y avait un groupe d’oiseaux qui vivait à l’intérieur d’une large volière, si vaste qu’elle faisait office de salle à elle toute seule, sous le porche d’un jardin, attenant à la maison du propriétaire. On se demandait bien pour quelles raisons ce dernier possédait quantité de volatiles – de toutes les sortes, par ailleurs –, tant il avait l’air de ne pas s’en préoccuper : c’est en outre à peine s’il s’en occupait, car il n’entrait jamais dans la volière pour les visiter, ou pour apprécier leur chant et la beauté de leur plumage, ni davantage pour leur caresser gentiment la tête, mais exclusivement pour les nourrir, leur donner de quoi se rassasier durant deux ou trois jours, avant de repartir sans dire un mot ou presque, de sorte qu’au fil du temps les oiseaux eux-mêmes se désintéressèrent de lui : il ne devint, à leurs yeux, pas autre chose qu’un garde-manger ambulant. Leur maître était à ce point réfractaire à surveiller et à aimer ses bêtes, malgré la collection extraordinaire d’espèces qui cohabitaient joyeusement dans sa volière, leur sort lui était si égal, mais se chargeant de leur alimentation comme d’un fardeau, qu’il ne se rendait pas compte qu’à chacune de ses visites, il restait encore un peu des graines de l’autre fois, et que ces graines encore intactes ne faisaient que croître ; au surplus, il ne remarquait absolument pas que le nombre de ses oiseaux diminuait jour après jour.
Il avait en effet un chat, qui surveillait les environs de temps à autre, comme un border collie le troupeau de son berger. D’une imposante stature, de la longueur d’un maine coon, ce félin possédait une belle robe de poils longs comme une herbe des pampas, ainsi qu’une large face qui donnait l’impression d’être nouée au niveau de la truffe, rappelant la forme d’une farfalle ; son pelage soyeux, jaune d’or, tacheté d’orange par endroit, lui donnait l’air très gracieux, et à son poil l’impression d’être doux à caresser, duquel se dégageait cette odeur irrésistible que portent sur eux certains chats, une bonne odeur féline. Toutefois, malgré sa grande taille et sa belle parure qui évoquaient l’allure d’un petit roi, son comportement releva bientôt de la cruauté sans borne d’un tyran. Un soir, il se plut à fixer la volière, avec des pupilles d’un noir profond, mais un regard aussi clair qu’un phare dans la nuit, ronronnant d’avidité face à la pensée qui, à cet instant, le traversait et allait s’abattre sur la communauté d’oiseaux si tragiquement insoucieuse. Prêt à partir en chasse, le chat fureta dans la pénombre, puis marcha tranquillement jusqu’à la volière ; les oiseaux ne l’entendirent pas arriver, car un chat qui veut se faire petit est silencieux comme une ombre ; ses coussinets blancs s’écrasaient contre le sol sans qu’aucun bruit n’éclata sous leur pression.
Il finit par atteindre la volière, ouvrit avec attention la porte en ferraille d’un vert peint écaillé, se glissa à l’intérieur, refermant immédiatement l’entrée. Plus aucun oiseau ne pipait mot ; cette présence ne sembla pas les inquiéter de prime abord, mais elle suscita plutôt l’incompréhension et la curiosité : après tout, le chat était connu, on le voyait se balader non loin, regarder avec beaucoup de fascination la gigantesque cage, avec sa queue qui remuait comme un serpent, et sa tête qui instinctivement suivait du regard le moindre envol. C’est la chouette noctambule qui, perchée très haut, avait averti les autres oiseaux diurnes qui dormaient ou se vautraient à ce moment-là dans le sommeil. Lors de cette nuit, le chat ne dit rien de spécial, pas même un bonsoir ; il les considéra un à un, et repéra, à travers son regard nyctalope, un volatile parmi les autres, un gentil moineau qui ne faisait de mal à personne, très aimable, au service de la communauté ; sans que l’on comprenne, le chat le prit, le serra entre ses deux pattes ; le moineau se laissa faire, apeuré par la sensation que cette histoire allait mal finir. Le chat ressortit avec le petit oiseau, referma la porte, la verrouilla, avant d’être englouti par l’obscurité – sans jamais qu’un mot ne sortit de sa gueule. On ne sut pas tout de suite ce qui avait pu bien arriver au moineau, ce que le chat avait bien pu en faire ; mais ils comprirent rapidement de quoi il en retournait.
Un autre soir, le chat reproduisit une scène analogue : il mira la volière, avec ses pupilles sombres et son regard brillant, ronronna, il marcha à pas de loup, ouvrit la porte, s’engouffra à l’intérieur. Aux aguets, la chouette avertie hua sur l’instant son signal d’alerte afin d’arracher à leur sommeil ses compatriotes vulnérables : « Le chat est revenu ! Ou-ouh, le chat est revenu ! » Les quelques oiseaux encore éveillés tournèrent alors la tête vers la porte, et les autres émergèrent de leur somme aussi vite que possible. Bientôt, tous regardaient attentivement le chat, qui se sentit dans un premier temps surpris et intimidé par cette myriade d’yeux qui s’arrimait sur lui, s’arrêtant net dans son mouvement ; puis, il ferma la porte, et considéra tous ces oiseaux qui étaient, une nouvelle fois, à sa portée, puisqu’il semblait bien être venu pour réitérer son geste de l’autrefois. Un cacatoès rose, soulevant sa galante huppe aux couleurs d’un coucher de soleil qui se noie, prit la parole : « Que viens-tu faire ici, chat ? Il y a deux lunes de cela, tu pénétras ces lieux pour nous subtiliser l’un de nos compagnons, notre cher ami le moineau. Où est-il donc ? Viens-tu le ramener à la maison ? Tu as l’air d’avoir les pattes bien vides, pourtant…
— Elles ne seront pas vides pour longtemps », répondit d’une voix grave le chat, la gueule momentanément tordue par un rictus pervers. Il toisa la salle, tandis que le cacatoès, comme tous les autres, n’osa rien dire, rien dire de plus que ce qu’il avait déjà demandé, troublé et confus par cette intrusion dont il ressentait parfaitement la perniciosité. « Cela va mal finir ! Très mal finir ! », bouboula la chouette pour avertir ses compagnons, avertissement qui tomba dans des oreilles plombées par la peur. Le chat jeta son dévolu sur un oiseau plus costaud que le moineau, un perroquet jaco gris, à la figure candide et aux yeux vides ; il l’enserra avec ses deux grosses pattes, plus brutalement que la dernière fois, car il voulait être certain que l’oiseau ne lui échappât, fit demi-tour et, sans qu’aucun volatile n’eût quelque chose à opposer, sortit dehors et referma la volière.
On craignit son retour, et celui-ci ne se fit pas attendre : dès la nuit suivante, le chat renouvela ces mêmes gestes ; les oiseaux, plus attentifs, mais floués par l’espoir assuré de quelques nuits paisibles, n’osèrent pas bouger une aile, statufiés par la peur, facilitant la prise de l’intrus. À la vue de ce dernier, qui observait chaque volatile de la même manière que la dernière fois, avec ce regard acéré, se léchant les babines, le cacatoès s’insurgea et osa piailler depuis son perchoir : « Encore vous ? Vous n’êtes pas le bienvenue ici tant que vos intentions ne seront pas clarifiées. Vous avez enlevé deux de nos compagnons ! Où sont-ils ? Qu’en avez-vous fait ? Nous exigeons sur-le-champ une réponse à la hauteur de notre incompréhension ! Expliquez-vous !
— Je viens à la pêche, ricana le chat. Vous avez plus de graines que nécessaire ; mon maître vous nourrit trop ; il a tort, mais cela fait mes affaires, car plus vous becquetez, plus vous picorez joyeusement, plus vous grossissez, plus vous devenez délicieusement épais, mes tendres zoziaux.
— Qu’est-ce que cela vous fait que nous soyons si gros ? turluta, d’une voix chantante, une alouette jobarde.
— Vous en devenez très appétissants, répondit le chat, sans dissimuler un sourire carnassier qui donna des frissons à l’assistance. Plus vous vous gavez, plus mon estomac se porte à merveille, lourd comme une pierre… Je dors d’un sommeil des plus profonds, après vous avoir dans le ventre !
— Est-ce à dire… balbutia le cacatoès, est-ce à dire que vous…
— Je vous déguste, mon cher ! Vous me demandez où est passé le pierrot de l’autre fois ? Je l’ai croqué ! Où se trouve cet insupportable jacquot ? Je l’ai croqué !… Ce soir, j’ai bien envie de croquer cette mésange… »
Brusquement, il s’élança jusqu’au-dessous d’une petite mésange qui se trouvait en hauteur, bondit d’un saut qui parut, à leurs yeux, impressionnant, et attrapa le pauvre oiseau qui chantait d’un ton élégiaque. « Tu es petite, pas suffisamment grosse pour moi… J’ai une faim de chien ! Je crois que cette tourterelle, juste-là, aura de quoi éteindre ma fringale. » Il attrapa dès lors un second oiseau, puis, éclatant de rire face à tous ses yeux effrayés, face à ces quelques plumes qui tombaient au sol parce que tout le monde tremblait, impuissants, il sortit de la volière, emportant la mésange et la tourterelle bien contre lui. « Nous sommes perdus, ou-ouh ! » chuinta la chouette, d’un ton lugubre comme le glas.
On peina à dormir, mais on se rassura avec l’idée qu’au moins, jusqu’à la nuit prochaine, la communauté serait tranquille. Dès le lever du jour, chaque oiseau dissertait sur les mesures à prendre pour que le chat ne puisse plus faucher d’autres oiseaux. « Cela ne peut pas durer ! s’alarma le rossignol. Cette immunité, par notre inaction, lui permet, l’esprit tranquille, de nous subtiliser nos compagnons ! Combien seront-ils encore à subir ses venues, à être les victimes de son appétence ?
— Oui, oui ! Oui, oui ! Combien ? combien ? acquiesça le coucou.
— J’ai peur que ce sale minou ne laisse aucun rescapé, et que nous finissions tous dévorés tout cru, se désespéra le pigeon.
— Restons calme ! restons calme ! caqueta la poule. Cacatoès, je te vois ruminer : comment devrions-nous agir, selon toi ? » L’intéressé, dressant sa longue huppe, ramagea d’une voix haute se voulant la plus ferme possible : « Il est clair que nous sommes en face d’une situation périlleuse, et peut-être même que ce tracas (déjà fort ignominieux, et qui nous endeuillent tous), finira à la longue par devenir un risque existentiel pour la survie de notre communauté ! Quatre de nos concitoyens ont disparu… Quatre de trop, oui ! Nous ne les oublierons pas, oh non ! jamais ! Nos pensées iront toujours vers le moineau, le perroquet, la mésange et la tourterelle !
— Leur disparition doit nous servir d’exemple ! repartit un bel Ara chloroptère. Nous ne devons pas nous laisser faire ! Nous agirons, car il en va de notre survie ! Quand, cette nuit, ce maudit chat reviendra pour se servir parmi nous comme de la vulgaire becquetance, nous serons-là pour l’accueillir comme il se doit ! Que notre honneur soit sauf et notre vie hors du danger de ces maudites griffes ! » On piailla et gazouilla dans tous les sens afin d’exprimer le plein accord de la communauté à cet élan de résistance. « Absolument ! rétorqua le cacatoès rose. C’est une nécessité ! Mais, désormais, il nous faut réfléchir, et le temps presse ! Nos cerveaux sont trop lents pour le temps qui file si vite…
— Bientôt, caracoula le pigeon, affolé, la Lune présentera son visage d’argent, et nous serrons dans un beau pétrin ! Une fois de plus !
— Malheur ! Malheur ! ajouta le coucou.
— Calmons nos angoisses et réfléchissons à la réponse adéquate à donner dans la présente situation, tempéra le cacatoès. Tout d’abord, nous faisons face à un ennemi qui nous est bien supérieur…
— En quoi le serait-il ? » Cette réplique tranchante provenait d’une voix rauque, comme étranglée d’un rhum ; tout le monde se tut, surpris par cette déclaration inattendue ; un corbeau, aussi noir que du pétrole, sortit de son coin, et s’avança plus en avant pour se faire voir et se faire bien entendre. « En quoi ce chat serait-il plus fort que nous ? répéta-t-il, avec un calme qui cachait mal une ardeur dans sa voix. Ce n’est qu’un chat, un seul, et nous avons la puissance du nombre. Combien sommes-nous, au juste, dans cette volière ? Je compte au moins une trentaine d’entre-nous, et peut-être sommes-nous encore davantage !
— C’est bien la première fois que l’on t’entend parler aussi distinctement et avec autant de fougue, fit remarquer la poule, d’un ton plus amusé que méchant.
— Je ne comprends pas où tu veux en venir, renchérit le cacatoès. Avoir le nombre est une chose, mais cela ne fait pas tout !
— Certes, croassa le corbeau, il faut être un minimum organisé.
— Que nenni ! Si seulement il n’était question que de cela ! Je veux croire à ta bonne foi (et j’en suis convaincu), mais comprends que ce monstre vaut bien dix d’entre nous, ne serait-ce que par sa taille et par son poids. Ses griffes ajoutent à sa domination qui dépasse de loin celle de notre communauté !
— Je ne te crois pas absolument lâche, cingla le corbeau. Tu es convaincu de ma bonne foi ? Je suis persuadé que ta lâcheté provient de ta peur. Tu as raison d’avoir peur, qui ne le serait pas ?
— As-tu peur, toi ? demanda le pigeon au corbeau.
— Bien sûr, même si je n’en ai peut-être pas l’air : je meurs de frousse. Mais la peur ne doit pas aveugler nos vues, brouiller nos esprits, et appauvrir nos actes ! La peur nuit à ta compréhension de nos forces et à notre capacité de résilience.
— Ce que tu prends pour de la lâcheté, c’est en vérité de l’honneur ! C’est en fait de la sagesse ! Je suis prudent, et la prudence est une vertu. Ton discours équivaut à se jeter dans la gueule du loup ; tu es trop amer, trop aigre pour avoir l’esprit suffisamment éclairé, ce que je ne te reproche pas outre-mesure, car, autant que la peur, la colère et la bellicosité qu’elle engendre peuvent être saines pour soi, mais elles ne sont jamais strictement applicables ! La violence, corbeau, n’a jamais été une réponse efficace, ni même satisfaisante : elle grise et engendre d’autres violences, qui se répondent entre elles ; la violence est de nature cannibale, et l’on ne pourra jamais raisonnablement s’en contenter ; nous devons la dépasser dès lors que nous la ressentons, pour mieux comprendre, analyser et réfléchir à nos moyens d’action ! Je me porte garant de ce que je vous propose : j’irai parler au chat, j’ouvrirai avec lui un dialogue qu’il recevra, je l’espère, de bon cœur, et qu’il sera prêt à nous entendre. La raison triomphe toujours sur la passion, même chez les êtres les plus accrochés à leurs péchés !
— Essayons, dans ce cas, obtempéra le corbeau. Mais je crains, entendez-moi bien, que nous risquions de faire une erreur face à cette bête qui ne pense qu’à nous manger ! Je crains que, ce soir, nous ne soyons amputés d’un nouveau membre… »
La nuit tomba, et le chat revint, désirant se rassasier une énième fois d’un oiseau ou deux. Pénétrant à l’intérieur de la volière, tous les oiseaux le reçurent avec un regard froid et inquiet, mais qui s’illuminait d’une espérance ; le cacatoès s’était positionné devant la porte, mais il n’avait pu empêcher le gros matou d’entrer. Il respira profondément devant ce félin qui en imposait, puis, face à sa stupéfaction de le voir planté devant lui, dit au chat : « Discutons, car je crois qu’il est temps que nous discutions. » Un léger silence pesa sur la salle, éventré par le rire gras involontaire du chat. « Pourquoi aurais-je envie de discuter avec toi ? Qu’aurais-tu de beau à me dire ?
— Ce n’est pas de moi dont il s’agit, Monsieur le chat. À travers ma voix, c’est toute la communauté, ici rassemblée, qui parle ; je parle au nom de tous mes compagnons ici présents.
— Tous ces piafs ? Ragoûtant ! dit-il en souriant de toutes ces canines.
— Je… vous prie de bien vouloir écouter ce que nous avons à vous dire. Monsieur le chat, comprenez que votre comportement de ces dernières nuits, qui persiste malgré notre réprobation manifeste (mais peut-être pas suffisamment manifesté à votre égard), n’est pas tolérable : il menace en effet la viabilité de notre communauté. Vous n’êtes pas sans savoir que le maître est attaché à ses oiseaux, qu’il les chérit comme ses enfants, et…
— Balivernes ! s’écria le chat, en étouffant un rire. Vous ne savez rien du maître. Il ne vient ici que pour vous gorger, et vous vous empiffrez à loisir (pour mon plaisir !). Je ne sais pas ce qui le pousse à vous nourrir encore, mais je ne vais pas m’en plaindre ! Un piaf, c’est mieux que des croquettes ou qu’une nauséeuse pattée bon marché ! Je me sens mieux depuis que j’ai commencé à vous croquer : en pleine forme !
— Monstre ! gloussa la poule.
— Vous savez, ma poularde, dit-il en la considérant, je n’ai cure de vos états d’âme. Vous tous, mes tendres zoziaux, vous n’êtes à mes yeux que de la chair, avec quelques osselets à mâcher, et une parure de plumes qui ajoute un certain goût à votre peau… Oh, je salive déjà à l’idée de retrouver cette sensation de croquer… » Se retournant vers le cacatoès : « Vous pourrez me déblatérer n’importe lesquels de vos laïus, à faire pleurer dans les chaumières, vous ne ferez que me donner l’eau à la bouche…
— Nous ne nous laisserons pas faire ! » cacarda l’Ara chloroptère, fou de rage, fendant la foule pour attaquer le prédateur. Le chat parvint à esquiver le perroquet, qui réussit lui-même à ne pas s’écraser contre la cage ; mais le chat était plus mobile, et il bondit sur sa proie tandis que l’Ara faisait demi-tour pour retenter son action. Il l’attrapa, puis il le croqua, sous l’effroi des autres oiseaux qui glapirent en chœur. « Le spectacle est terminé ? dit le chat, alors qu’il avait encore à la bouche quelques plumes rouges. Dans ce cas, je m’en vais, mais puisque je ne suis pas sûr que cet effronté assouvisse complètement mon appétit, je vais te pendre avec moi. Tu feras un merveilleux dessert ! » Sur quoi, il enserra le cacatoès rose, puis s’extirpa de la volière, en refermant la cage derrière lui. « Nous sommes bel et bien perdus, ou-ouh ! se lamenta la chouette.
— Perdus ! Perdus ! », confirma le coucou. On n’attendit pas le lever du jour pour débattre de la suite à donner ; la situation était trop désespérée pour en reporter l’alarme. « Si nous ne faisons rien, si nous ne tentons rien, nous sommes condamnés ! gringotta le rossignol, intrépide malgré sa petite taille.
— J’ai trop peur d’agir, roucoula le pigeon, en s’effondrant en larmes. Oui, beaucoup trop peur !
— Ce n’est pas la peur qui doit nous guider, rétorqua le petit oiseau, mais le courage de notre résistance ! Qu’avons-nous à perdre, maintenant que nous savons que ce maudit chat ne s’arrêtera pas avant de nous avoir tous croqués ! Nous sommes condamnés à une mort certaine si nous n’agissons pas ! Tu as peur de mourir, pigeon ? Sache qu’en restant prostré dans ta terreur, tu es assuré de l’être ! En revanche, si tu confrontes ta frayeur, si tu l’outrepasses, alors tu as une chance, aussi infime soit-elle, de ne pas mourir bientôt !
— N’oublie pas les mots que j’ai eus cette après-midi, corailla le corbeau, sorti une nouvelle fois de son coin. La peur nous rend lâche : voilà de quoi notre ennemi tire sa force. Il n’est pas stupide, pas plus que nous ; il sait que nous avons le nombre de notre côté, mais pourquoi, dans ce cas, ne nous craint-il pas ? Parce qu’il sait pertinemment que nous sommes paralysés par la peur, et que notre corps abandonne à la peur toute force, que notre volonté abandonne à la peur toute résistance ; il sait que nous sommes à sa merci. Les oreilles de ce chat ne sont pas faites pour entendre les doléances d’oiseaux comme nous, pas plus que sa gueule dentelée de crocs n’est faite pour nous offrir sa miséricorde. Nous n’avons d’autre choix que de nous battre.
— Tu es comme le cacatoès ! picassa un pivert d’un très beau vert, presque émeraude. Tu nous tartines de beaux discours, mais ils sont vains ! Ils sont creux derrière l’effet qu’ils provoquent. Avec toi, le corbeau, tout est question de forme, rarement de fond !
— Le cacatoès nous a démontrés ce soir qu’il avait tort, et de la plus tragique des manières ! s’opposa le brave rossignol, en sautillant par mécontentement. Tu as bien vu qu’il ne sert à rien de parler avec lui ! Croquer et croquer : c’est tout ce qu’il a à la bouche !
— Quand ce ne sont pas nos plumes, ou-ouh ! hulula la chouette.
— Et l’Ara nous a tristement prouvés que la méthode forte n’est guère avantageuse ! Remarquez comme il a choisi d’emporter notre pauvre cacatoès, par vengeance pour l’attaque qu’on lui avait lancé ! M’est avis que la juste mesure est celle-ci : osons encore le dialogue ! Peut-être finira-t-il par se lasser, peut-être, par dépit, il nous laissera, ou peut-être, mieux encore, il nous épargnera par mansuétude à force de l’abreuver d’arguments convaincants !
— Avec quels arguments espères-tu le convaincre ? Il n’a qu’une ambition, c’est de nous dévorer, claquetta la poule.
— Nous y réfléchirons ! Dès demain ! Ou dès maintenant, s’il le faut !
— Vous vous enfoncez toujours plus dans la lâcheté, s’emporta le corbeau, qui vous conduit droit vers la bêtise, et c’est votre bêtise nous perdra tous, davantage que le chat !
— Ta méthode nous conduirait vers la ruine ! Sauvons notre honneur ! Ne soyons pas comme notre ennemi, agressifs, non, soyons civilisés ! Nous triompherons !
— Combien de nos compagnons seront croqués par ce maudit félin jusqu’à temps que tes belles paroles le convertissent à notre cause ou le découragent ? riposta le rossignol. Nous devons croire en notre sacrifice, s’il peut nous sortir d’affaire et nous sauver d’une mort certaine ! Un peu de courage, compagnons !
— Ne confonds pas courage et témérité, bubula un vieil hibou pour lui clore le bec.
— La chouette a raison, concéda le corbeau. Nous sommes perdus ! » Les nuits, à peine venues, s’esquivaient à la vitesse de la lumière, et toutes portaient le même visage, et chaque fois qu’une nuit s’évadait dans les premiers rayons du soleil, la communauté était moins nombreuse qu’au coucher du jour. Le chat ne manqua pas une nuit, pas une ; la population d’oiseaux ne fit que rétrécir, petit à petit, et ils n’étaient bientôt plus qu’une dizaine, tout juste, à vivre dans une volière immense, nourris plus que de nécessaire par un maître qui se moquait toujours éperdument de leur présence, et ne remarquant pas – ou s’en contrefichant – qu’ils diminuaient à vue d’œil. Le prédateur doucha vite les espoirs que la perruche et ses soutiens avaient mis dans la diplomatie ; le chat écoutait leur argumentaire, plus ou moins recherché et développé, se gaussait de temps à autre d’une moquerie ou d’un commentaire tour à tour sarcastique ou affreusement cynique, puis, à chaque fois, il repartait avec sous le bras un nouvel oiseau.
Alors qu’un jour, la lumière du soleil déclinait faiblement dans le ciel, que les ombres reprenaient leur place habituelle, on considéra que la situation n’était absolument plus tenable, si critique qu’il en fallait venir au pire. « Nous courons droit vers l’extermination ! s’alarma le rossignol.
— Droit ! Droit ! confirma le coucou.
— Unissons-nous, désormais, mes frères, camarades de lutte, pour flanquer, une bonne fois pour toutes, une leçon à ce cruel félin ! Une leçon qu’il ne manquera pas d’oublier ou, s’il le faut, qui lui fera tout oublier ! » Perdus pour perdus, encouragés par un si noble discours, celui de la dernière chance, on se décida enfin à agir ; les mots s’abolirent pour laisser place à l’action.
Le soir tomba, et le chat vint rendre sa visite ; il pénétra dans la cage, referma sans se presser la porte, puis il jeta son regard brillant dans l’obscurité la volière : nul oiseau dans les parages. « Tiens ! tiens ! On s’amuse à jouer à cache-cache ? », pensa-t-il. À pas feutrés, il attendait le moindre mouvement pour se jeter sur le malheureux qui tomberait sous sa patte. Logé en hauteur, dans un coin suffisamment obscur pour passer inaperçu, le rossignol voyait toute la scène ; il patienta que le félin se trouvât à proximité pour fuser sur lui comme un dangereux avion de guerre. Mais il en fallait davantage pour piéger le chat, qui surprit l’attaque du rossignol, et tenta vainement de l’attraper, ne l’effleurant que d’un peu petit coussinet. Le rossignol, élançant son chant guerrier, roucoula du plus fort que le lui permettaient ses petits poumons : c’était le signal pour passer à l’action. Tous les oiseaux sortirent d’un même mouvement, bond gigantesque de la communauté ; ils sortirent de leur cachette et foncèrent tous vers le chat, quelque peu décontenancé par cet assaut surprise. Chacun enfonçait comme il le pouvait, ou ses serres, ou son bec, dans le pelage du chat, qui couina – on ne sait si c’est de douleur ou d’étonnement. Il feula, et sa rage fut terrible, égale à sa faim ; il sortit ses griffes et arracha quelques plumes, parfois quelques lambeaux de chair, aux oiseaux qui se défendaient comme ils le pouvaient ; il réussit à en attraper, leur brisant la nuque, ou les écrasant de tout son poids, ou les croquant modestement – pour ne pas empiéter sur le repas futur. Il salivait de ce combat qui lui donnait l’occasion d’attester sa surpuissance, sa complète domination, et il s’imaginait, même dans la lutte, dévorer ces corps encore chauds de la vie qui venait de les quitter.
Surgit alors, de son éternel coin, le corbeau qui était d’une stature nettement plus impressionnante que le reste des volatiles, à tel point que le chat lui-même recula devant ses ailes d’un noir intense ; bien que déstabilisé, il réussit toutefois à se dégager et à éviter les serres du bel oiseau noir. « Je ne t’avais jamais remarqué, corbac ! rugit le chat. Voilà qui est fait pour les présentations. Tu feras un met de roi pour mon estomac ! » Le corbeau, indifférent à ces paroles, s’élança vers lui, son bec pointu droit devant, tandis que, parallèlement, le rossignol, épaulé par le pigeon qui avait laissé sa peur sur le côté, s’agrippait contre les longs poils jaunes du chat, de sorte que ce dernier ne le vit pas fondre sur lui. Le poids du corbeau le projeta un peu plus loin, et son ventre se brisa sur le bec et la tête ronde et osseuse du corvidé. Il sembla alors momentanément sous le choc, confus ; le corbeau ne perdit pas une minute et, s’envolant sans délai, infatigable, il s’agrippa à la tête du chat, enfonçant avec rudesse ses serres dans le pelage du chat jusqu’à écorcher sa chair ; il planta ensuite son bec long et fin dans les orbites du prédateur, gobant sans façon ses deux globes oculaires. Le chat hurla de douleur, et ce hurlement fut le cri de sa défaite.
Les oiseaux cessèrent leur attaque, s’envolèrent le plus haut possible, et attendirent ; le corbeau fit de même et se percha sur une branche. Le chat gisait au sol pendant un certain temps, le visage recouvert par ses grosses pattes ; il miaulait et maugréait, mais les sons qui fluaient de sa bouche étaient incompréhensibles. Il finit, après un quart d’heure, par se relever, marcha d’un pas rampant jusqu’à la porte, laquelle il eut beaucoup de mal à ouvrir, désormais énucléé de ses pupilles noires comme les ailes de son bourreau, dépossédé de son regard brillant comme un phare. Il sortit, malgré lui, sans refermer la porte, et se traîna jusqu’à être hors de portée de vue.
Depuis cette nuit, on ne revit plus jamais le chat rôder. Le maître, toujours aussi indifférent, mais machinalement attaché à sa besogne, nourrissait comme il convenait ses bêtes à plumes. La petite communauté d’oiseaux put vivre, enfin, de paisibles nuits, où les cauchemars purent faire place aux rêves.
Octobre 2026
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