La Maison des Muses
Les lignes qui suivent sont les restes d’un projet de roman finalement avorté. Intitulé « La Maison des Muses », il racontait le séjour d’un certain Maxence, jeune poète français en perte d’inspiration, dans une étrange villa sur l’île de Majorque, qu’on dit habitée par les grandes muses grecques, lesquelles on vient rencontrer pour bénéficier d’un retour à la verve créatrice. On y trouvait plusieurs résidents, poètes, romanciers, peintres, sculpteurs, j’en passe, qui s’y installaient plusieurs mois, espérant retrouver l’imagination et la volonté de créer, et peut-être dialoguer quelques heures avec ces divinités mythiques.
Un nouveau résident fait sa venue aujourd’hui même à la Casa de las Musas. Je ne connais pas son nom, mais il s’agit d’un poète ; Hussein m’a dit que c’était un Français, « l’un de vos compatriotes » : ce sera le quatrième, après les peintres M. Melchior et Cyprien, après moi, l’un des deux poètes francophones avec Sylvestre – un Bruxellois. Il remplace John, le seul Américain à avoir fait l’effort de dépasser l’océan pour s’installer sur cette lointaine île méditerranéenne d’Espagne, qu’il ne connaissait pas a priori, puisque je me souviens que, le lendemain de son arrivée, quand nous échangions notre premier dialogue, il m’a dit, avec un air de plaisanterie amicale : « Quand on m’a dit, "vous irez aux Baléares", j’ai dit, "chic !", mais j’étais loin d’imaginer qu’il n’y avait pas qu’Ibiza, la ville où c’est toujours la nuit mais où les lumières ne s’éteignent jamais... Ce voyage m’aura au moins permis d’apprendre qu’il y a trois îles aux Baléares, dont Majorque, et qu’Ibiza n’est pas la plus jolie ! » John avait l’air très enjoué au moment de son arrivée, mais il est reparti aussi vite qu’il est venu, huit jours à peine après notre échange. Je n’ai pas eu le temps de lire quoi que ce soit de lui, et pourtant on m’avait dit – enfin, M. Agathon m’avait dit – que c’était un poète d’une modernité écrasante, un ami à Burroughs et à Ginsberg, et j’avais donc hâte de le lire, ce Beatnik échoué. Finalement, je n’aurais qu’à attendre d’être rentré sur Paris pour me procurer l’un de ses recueils – mais je crois qu’aucun n’a été traduit en français, à cette heure. La raison de ce départ reste obscure, personne n’en sachant rien – sûrement le vieux singe d’Hussein, mais je n’ai pas osé lui poser de questions à ce sujet, lui qui avait l’air déjà aussi bien agacé que navré de ce départ précipité : « Depuis que je dirige cette résidence, c’est bien la première fois qu’une chose pareille arrive ! Vous vous rendez compte ? Toute cette longue paperasse pour le faire venir ici, tout ce carburant dépensé et ces arbres morts pour du papier, tout ça pour des pacotilles ! » grognait-il à M. Melchior, son bras droit, qui ne cessait quant à lui de dire, pour le calmer : « Oui, oui, c’est moche, c’est moche ! »
Avant John, avant même mon arrivée ici, il y a de cela à peu près deux mois, il y avait une poétesse de Lettonie – exilée en en Finlande –, Evika ; je l’aimais beaucoup ; elle fut mon mentor dans la Casa, elle m’expliqua tout, me montra tout, me présenta soigneusement aux autres, veilla à ce que ceux-ci se fissent une bonne image de moi, et elle prit soin de moi comme si j’étais son fils, et je la regardais comme ma seconde mère, l’appelant non pas comme les autres par son prénom, mais par un petit surnom qui disait beaucoup : Māmiņa – c’est-à-dire « maman » en letton. Je la respectais tellement que je n’osais pas lui faire lire quoi que ce soit, ce malgré l’envie qui me pénétrait à chaque fois, une fois un poème achevé sur mon pupitre usé, usé par tant de poètes qui étaient venus avant moi...
Qui avais-je donc bien pu remplacer ? On ne me l’avait pas mentionné lorsque j’eus été accueilli ; à vrai dire, les gens de la Casa, qu’on aime à nommer les « convives des Muses », ne sont guère hospitaliers au premier abord, puisqu’ils n’accueillent personne, ou rarement, occupés soit à dormir soit à faire autre chose, comme écrire un poème ou discuter avec un résident. N’est souvent présent lors de l’accueil que le directeur attitré, Hussein, et M. Melchior qui est comme son successeur désigné – aussi, son très vieil ami, à ce que l’on dit. Je demandai à Evika, et elle me dit qu’un dénommé M. Godwin, un Britannique, logeait dans ma chambre, et donc que c’était lui que j’avais remplacé. Elle n’en était pas certaine jusqu’à ce qu’elle constate par elle-même qu’effectivement, j’avais pris la place de ce Godwin dans la numéro 5 ; il faut dire que l’énergumène n’était pas des plus loquaces, ni même des plus actifs : on ne le voyait pour dire jamais. Evika me raconta que, pour avoir été résidente pendant trois années d’affilée, lui à peu près le même temps, elle ne l’avait vue qu’à peu près trois ou quatre fois – Dieu seul sait si elle a exagéré ou pas, mais j’ai tendance à la croire, de ce qu’on put ajouter d’autres résidents lorsque je leur posais la question – ; et quand il était bien présent, c’était équivalent à ses absences tant il ne disait rien, comme dans son monde, ou dans le cirage, muet, les yeux parfois même clos, bégayant quelque chose de temps en temps, puis se refermant sur lui-même comme une ballerine de boîte à musique qui a terminé sa chansonnette.
J’aimais Evika, aussi rapidement qu’elle est venue à moi, ramassant ce jeune homme qui ne connaissait rien de l’univers dans lequel il était entré par une porte secrète, aspiré par l’envie de cet exotisme étonnant, cette séparation bienfaitrice du monde commun, cet arrachement à la terre profane, et à la clef cette promesse qui est dans la toponymie même du lieu : la rencontre avec les Muses. J’aimais Evika, comme une mère, et puisque ma mère ne m’aime plus, je l’aimais et l’aime encore aujourd’hui d’autant plus comme une mère. Son départ a été pour moi un chagrin ; un chagrin d’amour, un drôle de chagrin d’amour, à la fois enfant orphelin et amant bousculé dans le veuvage. J’ai du mal à y penser encore maintenant sans que mon cœur ne se sert. Ma Māmiņa... J’espère la revoir un jour ; elle me l’a promis, avec son accent de l’est : « Un jour, je quitterai Helsinki et j’irai jusqu’à Paris pour revoir cette ville, et j’irai te voir toi ; on passera un bon moment. » Et je lui promis : « J’irai visiter la Finlande un jour, et je passerai à coup sûr du côté de chez toi, et tu me feras découvrir la capitale. » J’ai l’air d’un enfant, mais c’est l’amour maternel retrouvé qui fait cela.
⁂
Je m’étais promis d’accueillir ce matin, à huit heures, cet arrivant, mais la nuit a été courte, et je me suis couché à une heure tardive, une heure qu’habituellement ne rencontre que mon sommeil. Sylvestre et moi avons blablaté jusqu’aux premiers filons de l’aurore, vers cinq heures du matin, et nous discutions à ce moment-là depuis au moins vingt-et-une heures. Qu’est-ce que nous avions à nous dire ? Rien de spécial, ou plutôt tout un tas de choses, des sujets les plus banals – la crise urinaire qu’il traverse, le supplice que ça a d’être aux toilettes – jusqu’aux plus poussés – une discussion sur un poème que j’ai lu dans une revue il y a quelques jours, poème que je trouve particulièrement beau mais que Sylvestre n’aime pas beaucoup. La lucarne laisse passer un halo de lumière très tendre, l’atmosphère est béatifique ; je suis allongé dans mon lit et mon regard est fixé sur le plafond, d’une couleur terne, avec quelques petites cassures çà et là, cicatrices d’une peinture ancienne qui se décolle au fur et à mesure que les mois passent – je me souviens la première fois avoir été étonné d’observer que murs et plafond étaient recouverts d’une peinture jaune, un jaune tirant vers le blanc, un jaune malade qui a perdu sa vigueur ; je m’attendais à pénétrer dans une salle de marbre, au vu des jardins Renaissance, au vu de ce sublime palais Renaissance qui faisait face à ce qu’on appelait « l’Hôtel » (« el Hotel »), où se trouvaient les chambres des résidents.
J’ai dormi en chemise, sans presque m’en rendre compte, et elle est déboutonnée jusqu’à l’estomac ; ma poitrine nue respire les rayons du soleil qui bercent ma chambre, m’éveillèrent doucement et, maintenant que je suis bien réveillé, font attendre le désir de sortir du lit. Il s’agit d’un de ces passages, ces rares passages de l’année, où l’on voudrait que le temps cesse d’exister, au moins un court instant, qu’une minute fasse l’éternité et qu’on reste ainsi, sans nul autre besoin que de sentir l’instant couler dans nos veines, tatouer notre peau, s’imprégner en nous. Reste, rayon de soleil onctueux comme du miel, ne t’envole pas ailleurs, vers des horizons où je ne suis pas, où je ne suis pas comme je suis actuellement, allongé dans mon lit, la chemise ouverte, respirant paisiblement, où je ne peux pas te sentir, et à travers toi sentir l’instant ; ne te cache pas derrière les tristes nuages dont la blancheur cache toujours la grisaille d’un ciel de pluie en puissance, comme un œil brillant qui s’apprête à pleurer ; que la lune ne viole pas ta luminescence, qu’elle ne commette pas l’irréparable sacrilège d’avaler dans un crépuscule inédit l’instant que je vis ; et je me dis que si cela arrivait, que l’ogresse pâle dévorait le soleil avec mon rayon de joie, alors l’instant finirait par tomber comme un palais dont les fondations ne tiennent plus, et j’aurais le sentiment d’avoir été gravement souillé.
Les rayons restent là, ils continuent leurs caresses, je continue de regarder les cassures du plafond. S’il n’y avait pas eu ces rayons de soleil me baignant de chaleur, d’une chaleur toute douce, je me serai sûrement levé bien plus tôt et j’aurais été saluer le nouveau poète. Mais cet instant est plus important que tout, il est l’instant même où la vie prend réellement, clairement son sens ; sans aucun détour, elle est dans sa forme la plus primaire, la plus tangible, la plus palpable : on peut toucher la vie. On touche la vie, on la sent, on la sent en nous, on se sent en vie et on se sent faire partie de la vie, de ce grand orchestre qui nous dépasse et qui ne serait pas le même si nous n’étions pas là. Cet instant est l’infinie jouissance d’exister, d’exister pour cet instant. Toutes les blessures disparaissent, plus rien ne semble avoir lieu, avoir place dans le monde ; tout semble être un rêve. Et les pensées finissent elles-mêmes par s’envoler...
Le rayon finit par se voiler. L’instant périt et n’existe plus du tout ; c’était comme une fourmi, comme un mourant parmi les milliers de mourants du jour, comme un homme parmi les milliards d’autres qui respirent le même air sur la même planète au même moment ; c’est-à-dire : ce n’était rien. Mais même le néant ou le futile peut avoir une raison d’exister ; celle de cet instant fugace aura été que je le vive et que je le sente en moi comme une résurrection matinale. L’instant est mort ; le temps suspendu reprend son cours.
⁂
À peine sorti de ma chambre que Sylvestre m’accoste avec une sorte de fièvre sur le visage ; ses yeux étaient pulsés de sang, avec de fines cernes dessous la paupière. Il dit :
« Comme après notre longue entrevue, je n’ai pas réussi à trouver le sommeil, parce que je n’arrêtais pas de me repasser en boucle le moindre élément de nos discussions, que je continuais à apporter des arguments au débat mais seulement pour moi-même, j’ai eu l’envie soudaine de relire ce fameux poème ! Je me suis demandé comment cela se faisait que tu l’avais adoré et que je l’avais détesté. Parce que ce gouffre entre nous, depuis qu’on se connaît ici, il est rare ! Alors j’ai repris le petit fascicule, j’ai relu le poème trois-quatre fois, et là j’ai compris... »
Je ne l’écoute plus, car j’ai l’esprit dans le vague. La sortie du lit, de ce petit instant paisible, ceinturé par l’allégresse, la sortie de ce petit paradis perdu instantané a provoqué en moi une lourdeur écrasante, et soudainement le poids d’une nuit trop courte, jusqu’ici en sourdine, m’est venue comme un coup de poing dans le visage ; mes yeux ne se ferment pas, mais c’est tout comme, et mon esprit, en mer sauvage ne laissant rien quitter la grève, rejette les paroles de mon envie. Je crains qu’il ne me pose une question à laquelle je ne saurais répondre et qui trahirais mon état de fatigue. Nous marchons et je frissonne, d’un frisson prolongé de malade ; je n’ai définitivement pas assez dormi, et définitivement il faudra ce soir que mon sommeil rattrape ses heures volées.
« Mais cette diérèse, je la trouve un peu étrange, non ? Tu ne trouves pas qu’elle fait tache ? C’est comme si je lisais un poème de Gertrude Stein et que, soudainement, je me retrouvais en face d’un alexandrin ! Ça n’aurait pas de sens, enfin ça sonnerait mal, non ? Qu’en penses-tu ? »
Je vois de quoi il veut parler, Dieu merci. « C’est peut-être la seule faute que je puisse trouver à la plume qui a écrit ce beau poème. Cette diérèse est plutôt affreuse, je te l’accorde... »
Sylvestre me fascine encore avec ses comparaisons très imagées sorties de sa cervelle de poète-enfant : « C’est pareil à manger du pop-corn et brutalement sentir un morceau dur, tu sais, un grain de maïs qui n’a pas soufflé et qui vient se fondre avec le reste... Que c’est frustrant et presque énervant ! Ça peut mettre de mauvaise humeur. Et bien je crois que c’est cette diérèse insalubre qui m’a mis dans un état qui ne me permit pas d’apprécier l’œuvre. Ça, c’est ma faute ! »
Je remarque sur un banc un jeune homme – de mon âge, je le suppose – qui est en train d’écrire dans un petit carnet, semble-t-il ; je ne le connais pas, et cela doit être probablement l’arrivant, ce que me confirme Sylvestre qui me conduit alors jusqu’à lui. Il est matte, l’or bronzé des peaux méditerranéennes, dont la sueur délicate qui tapisse son visage touché par un rayon de soleil rend sa peau plus gracieuse, son bronzage brillant ; ses bras frêles et nus sont plus pâles, dans l’ombrage d’un palmier, et ses poils hérissés. Je me demande s’il adore cette dichotomie sur son corps, la tête ensoleillée, les bras dans la fraîcheur de l’ombre ; il m’a l’air un peu de vivre l’un de ces instants que j’ai ressenti ce matin, jubilatoire mais éphémère, jubilatoire car éphémère, même s’il a le nez dans son carnet : c’est peut-être sa manière à lui de profiter de l’instant vibrant, mais réussit-il alors à le sentir vraiment ? Je me mets à sa place et rien que d’y penser, que de penser à ma tête en plein soleil, à mes bras sans manche dans l’ombre, je jouis d’un plaisir qui n’existe pas, un plaisir créé par la vision du plaisir que me procurerait un tel moment. Que j’aimerais être à sa place...
On le salue ; il relève la tête d’instinct, avec un air de chat surpris par un bruit au beau milieu de sa torpeur, aux guets ; nous nous présentons à lui, Sylvestre et Maxence, tous deux poètes, et lui se présente à nous, Évariste. Il n’en dit pas plus sur son compte et nous ne l’interrogeons pas davantage sur sa vie, de peur de le gêner ou de l’ennuyer – car il n’a pas l’air d’être quelqu’un de très ouvert à déblatérer son autobiographie. Sylvestre lui dit alors : « Tu écris quelque chose ? » Ce à quoi il répond : « Non, non, je n’ai pas assez d’inspiration pour pouvoir écrire quoi que ce soit de potable, ou sinon je fous tout aux chiottes – car pour moi les mauvais vers méritent la même sortie que la matière fécale, ce sont des déchets de l’esprit.
— Qu’est-ce que tu gribouilles, alors ? demande Sylvestre.
— Je dessine, répond-il. Je ne suis pas venu pour ça. Mais ça m’amuse. Puis ça me fait passer le temps. » À peine arrivé que cet Évariste s’ennuie déjà ? Sylvestre me prend de court, en riant : « Ah, parce que tu t’emmerdes déjà ici ?
— Oh, je m’emmerde si vite... La vie me lasse d’une force inexprimable... Ce n’est pas que j’ai envie de me tuer, pour ne plus m’ennuyer, pourtant ça m’a déjà traversé l’esprit, pas de me tuer au sens propre, mais davantage de réfléchir au fait que lorsqu’on est mort, on ne peut souffrir de rien, pas même de l’ennui, vous voyez ?... Mais c’est que j’aimerais parfois simplement... ne rien faire, et aimer cela... mieux même, j’aimerais, de tout cœur, j’aimerais faire quelque chose, et qu’elle ne m’ennuie jamais ! Je finis toujours par m’emmerder dans ce que je fais, et c’est mon supplice pour une faute que j’ai sûrement commise, mais dont je ne connais pas la teneur... (Il dit cela d’une façon qui montre qu’il ne parle pas comme un croyant enflammé et convaincu de sa punition divine, mais plutôt dans l’ironie d’un mal qui l’accable et dont il ne peut s’en expliquer la raison... Nul besoin de formuler une explication quand on impose aux Cieux l’origine de ses souffrances.) Je sais d’avance que le dessin finira par m’emmerder, et comme à chaque fois je me torturerai l’esprit à chercher une autre activité... J’espère que le délaissement du dessin sera propice à l’écriture, mais en attendant, bref, bref, j’ai l’inspiration pour croquer quelques fantaisies que mon imagination laisse voir ! »
Sylvestre ajoute, après un petit silence : « Et l’écriture ? L’inspiration fait des vaches maigres aussi pour toi, pas vrai ? » Je commente, en souriant : « Sinon pourquoi venir ici ? » Il répond : « Comme vous dites, sinon pour quelle autre raison serais-je venu à la Casa de las Musas ? (Son accent est vraiment atroce, il écorche l’espagnol sans vergogne.) Mon rapport à l’inspiration est conflictuel... Je suis sur Paris, et quelle ville misérable ! J’étais venu au sortir de l’adolescence, comblé de joie à l’idée de vadrouiller seul sans les parents derrière le cul, mais j’ai déchanté quand j’ai vu la réalité de la capitale, une vraie vermine !
— Oh, je vous trouve dur, s’exclama Sylvestre. J’ai eu l’occasion d’y aller trois fois, ce n’est pas si mal...
— Pas si mal ! Votre accent me dit que vous êtes suisse ou belge...
— Belge !
— Vous n’êtes venu qu’en touriste ! Faire le touriste, ça vous donne la vision du touriste... Ça ne révèle rien de la nature réelle, souterraine des lieux... Il faut y vivre pour comprendre, comme c’est en côtoyant les autres qu’on apprend à les connaître profondément, à dépasser tout ce superficiel dégoulinant afin d’extraire le suc de l’âme... Vivre à Paris, ce n’est pas visiter Paris, non... On se rend compte au fil des années qu’elle est puante, elle pue le rat, elle pue l’urine à tous les trottoirs, la chatte mal lavée dans les stations de chaque métro, elle pue la misère d’un côté avec tous ces mendiants qui font la manche – et seuls les prolos donnent des pièces aux plus pauvres qu’eux ! –, elle pue l’argent à foison de l’autre, les meules d’or des bourgeois qui paradent comme une gangrène... Paris m’a sucé comme un vampire, elle a tué l’inspiration qui m’avait permis d’écrire une centaine de poèmes... Ce fut comme un fleuve asséché par l’aridité du temps, ce ne fut pas soudain ; c’est comme un poison insidieux, vous voyez, un cancer qui se propage sereinement : je me suis rendu compte trop tard que Paris m’avait dévoré et avait dévoré avec moi l’inspiration de ma poésie. (Il s’arrête ; il dégobillait ces paroles convulsivement, les yeux toujours concentrés sur son dessin, la main à la tâche, les doigts un peu noircis ; il reprend de l’air, puis continue.) Revenir chez mes parents n’a rien fait, c’était un autre enfermement... Alors, je me suis dit pourquoi pas ne pas tenter cette maison des muses espagnole sur laquelle tout le monde littéraire blablate... J’ai lancé ma candidature et j’ai obtenu une place, voilà tout. J’ai l’espérance de retrouver ici l’inspiration, par moi-même d’abord, comme me l’a dit le très gentil Hussein, puis par les Muses si cela ne s’avère pas une réussite. » Sylvestre ajoute pour rire : « Si vous aviez vécu à Bruxelles, cela ne serait jamais arrivé ! », à quoi Évariste répond, très sérieusement : « Et pourquoi êtes-vous là ? »
Les Muses... Rares sont ceux qui, paradoxalement, se jettent à la rencontre de ces divinités mystérieuses qui hantent toute la propriété sans qu’on ne sache vraiment où les trouver ; c’est tout un rituel initiatique qu’il faut traverser avant que de pouvoir les consulter, oracles des écrivains perdus dans la page blanche ou, comme moi, dans l’incapacité d’accoucher de l’œuvre qui s’agite en eux ; on ne sait jamais où elles se cachent, puisqu’on y est escorté les yeux bandés, seuls Hussein et M. Melchior – en fait le directeur de la résidence et son adjoint – savent les trouver ; Vassily, le dramaturge, est l’un des rares de ce que je sais à les avoir consultées ; mais Evika, qui les avait vues de ses yeux elle aussi, me rapporta que c’était un moment indescriptible, qui dura des heures, et qu’elle avait cru, jusqu’au bout, que ce n’était qu’affabulations, une sorte d’attrape-nigaud pour artiste, jusqu’à les constater réelles, se tenant devant elle comme elle se tenait devant moi. Je n’ai jamais eu la curiosité d’aller les voir, car j’ai peur... J’ai peur, et en même temps j’y vois une tricherie... Mon défi, c’est bien celui-ci : rester à la Casa le temps que l’inspiration revienne en résistant à la facilité offerte par les déesses sur un plateau d’argent. Sylvestre non plus d’ailleurs ne les a jamais vues, sculpté par le même orgueil que moi, très fier de dire qu’il versifiait toujours sans l’aide des « jeunes femmes magiques à poil », mais il ne disait cela qu’à moi puisque bien entendu si cela tombait par exemple dans l’oreille de M. Melchior, ce blasphème pourrait lui valoir une exclusion définitive – la fin des vacances.
On laisse finalement Évariste avec son passe-temps à tuer l’ennui. Quoi penser du personnage ? C’est un énergumène qui parle avec l’énergie d’un homme qui sent la mort approcher mais qui a encore la force palpitante d’éjecter mille paroles à la fois, et qui ne se laisse dès lors pas prier ; il est tout empêtré dans une fièvre constante, aussi bien ses yeux qui bougent sans cesse, ses mains gesticulantes, son pied qui tapote le sol ; tout est fièvre, fièvre dans l’iris, fièvre dans la bouche, fièvre jusque dans la cervelle sans nul doute, et je serai bien curieux de lire sa poésie.
Qu’est-ce que je peux penser de ce qu’il dit sur Paris ? J’y suis né, j’y ai passé mon enfance, excepté les vacances que nous passions en Normandie, à côté de Trouville, j’ai vécu là-bas mon adolescence, mes premiers amours, Paris a été le théâtre de toute ma vie jusqu’à présent ; mon appartement est tout petit, le même que je me suis payé à vingt ans, et pourtant je l’aime comme on aime sa chambre ; Paris n’est pas pour moi relatif à toutes ces ordures qu’il a pu lister, il n’y a pas de puanteur pour moi, parce que mes parents y vivent, parce qu’il y a mon ami Domitien qui y vient tous les jours ou presque me retrouver pour discuter au café, ou à l’université, ou dans un parc, bavasser de tout et de rien, parler surtout philosophie, puisque c’est son truc à lui et que je n’y suis moi-même pas insensible.
Il était si triste, mon Domitien, quand je lui ai dit la dernière fois que nous nous sommes vus que je le quittai pour au moins six mois... « Alors, s’écria-t-il, que vais-je donc bien pouvoir faire de mes journées, Max ! Tu peux me le dire ! (Il me gronda avec son beau sourire habituel, rempli de douceur et de lumière, qui trahissait donc, dans un semblant de violence, sa nature paisible.) Tu as trouvé un autre meilleur ami que moi, c’est ça ? Tu es lassé, à force ! » Je sursautai, en souriant, car je savais ses insinuations taquines, mais en même temps je refusai qu’on se quitte sur une méprise. « Pour qui peux-tu bien me prendre ? Jamais je ne laisse un ami derrière moi... Je ne tourne le dos à personne, Domi... Ne boude pas, laisse-moi t’expliquer. D’abord, tu prendras un espresso comme d’habitude ? » Et je lui expliquai ensuite, une fois notre café servi, la raison de mon départ, d’une absence aussi longue. « Mais c’est fantastique ! Je ne connaissais pas le moins du monde cette drôle de résidence... Quelle chance ! Un tel cadre ! Rencontrer des divinités !... J’ai hâte, déjà, que tu reviennes pour me faire le récit de ton périple.
— Je t’enverrai des lettres, pour sûr. »...
Je ne lui ai jamais rien écrit, parce que je déteste faire l’épistolier ; ce n’est ni une forme d’écriture que j’affectionne – hypocrite, qui masque la sincérité du propos –, ni une communication que je trouve agréable – la sécheresse de l’encre avec de la pantonymie sentimentale plutôt que des émotions gorgées de vie. Il me manque profondément, et il me suffit seulement de penser à Domitien pour que soudainement la pensée de son absence m’afflige... J’aimerais qu’il soit là, avec moi, en train de marcher, à écouter Sylvestre avec moi – mieux que moi sans doute –, j’aimerais même qu’il parle à la place de Sylvestre car je serai alors tout ouïe, j’aimerais que Sylvestre ne soit pas avec nous mais qu’il n’y ait que Maxence et Domitien, les meilleurs amis du monde... Mais Domitien est loin, très loin, il est à Étampe, ou sur Paris, et il n’y a que Sylvestre et moi... Peut-être pense-t-il à moi comme je pense à lui... Au fond de moi, je l’espère.
On ne sait pas vers où l’on chemine, on se promène en discutant. Sylvestre me demande si j’ai vu Dina récemment, à peu près avant-hier je crois, et il dit avec un début de grimace – très subtile – sur le visage, en continuant de marcher : « Elle m’a donné la semaine dernière l’une de ses dernières créations, un long poème en vers libres, complètement libres je dois dire, m’est avis qu’ils sont un peu trop libres...
— Tu n’as pas aimé, je présume ?
— Ce n’est pas que de ma faute, crois-moi Maxence, j’essaye tant bien que mal de comprendre ses mécanismes poétiques, les idées qu’il y a derrière ce surréalisme excessif... J’ai dit « excessif », pardon, je voulais dire extravagant, pour être plus poli... M’enfin, cela me dépasse ! Non mais je ne comprends pas, je ne comprends rien à ce qu’elle écrit ! Ni le sens, mais surtout pas la démarche... Cela m’échappe complètement... Sa poésie est trop alambiquée ! Et son dernier poème, c’est vraiment le pompon, non mais vraiment on dirait qu’elle a écrit cela sur ses genoux au cabinet, qu’elle a pondu tout ce qui lui passait par la tête à ce moment-là... C’est pas beau, du moins ce n’est pas pour ma sensibilité.
— Mais pourquoi s’évertue-t-elle à demander ton opinion ?
— Eh bien, là est tout le problème, vois-tu... C’est que je ne lui ai pas avoué que sa poésie me rendait perplexe et ne suscitait rien en moi sinon des soupirs... C’est délicat à exprimer... Je comprendrais qu’elle le prenne mal et qu’elle m’en veuille à mort...
— Si tu laisses échapper qu’elle a écrit ça aux toilettes, je comprendrais aussi...
— Cela reste entre nous !... Je vais le lui dire, que je ne suis pas sensible à sa poésie, mais il faut que je trouve les mots justes... Il faut émousser ma lame, ne pas être trop critique... Mais quelle affaire... M’enfin, tu ne serais pas curieux de lire le poème ?
— Montre-le moi. » On se dirige alors d’un pas plus pressé jusqu’à la chambre de Sylvestre, et arrivés là-bas, il sort d’un tiroir un papier plié en quatre, un papier orangé, légèrement cartonné, noirci d’une écriture en pattes de mouche à l’encre bleue. Il me dit voici le poème ; je le lirai plus tard car toutes ses petites lettres ratatinées me donnent mal au crâne rien que de les considérer. « Tiens, comme je t’ai sous la main, dit-il en s’asseyant sur la chaise de son bureau, que dis-tu de lire un poème d’un bon cru ? (Il lâche un petit rire qui prouve que ce n’est pas sérieux, une malice.) Je travaille sur ces quatrains depuis maintenant deux semaines... J’y tâche durement, c’est épuisant mais revigorant, voilà tout le paradoxe dans l’épreuve aliénante et vivifiante de la correction, sempiternelle... M’enfin, bref... Je voudrais connaître ton avis, ça te dit ?
— Maintenant que je suis là, profitons-en ! acquiescé-je. » Je m’installe sur son lit et cela ne le gêne pas le moins du monde ; il prend un nouveau papier, posé à plat sur son bureau, où je mire d’ici des vers griffonnés, un papier sur un tas de trois ou quatre feuilles volantes, il l’inspecte et confirme qu’il s’agit là de la dernière version, et il me le tend. « Voyons cela... »
Dans les vagues du ciel, se baignait un vieux cygne,
Ses plumes roses glissaient par enchantement
Aux flancs des écumes de laine, draguant
La profondeur séraphique de la vigne.
Vigne de ces séraphins, de ces bels anges,
Nichée dans les abîmes de ces abysses.
Ô les pauvres babines de ces oies étranges !
Hélas ! que le saumon de leur robe en pâlisse,
Hardis archanges, fanatiques de lumière,
S’en moquent bien. Le cygne se baigne toujours,
Dans les vagues du ciel, à l’ombre des jours.
On l’entend faire quelques fausses prières.
Et soudain tombe dans le reflet du ciel
Le cygne curieux ; là, dans le néant,
L’eau douce devient un marécage de sel,
Le monde, une terre d’agonie et de chants.
Janvier 2024.
(Poème écrit en janvier 2021.)
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