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Dernier coucher de soleil

  Je bois l’eau de ces grands yeux bleus, Et freine, comme un écoute-s’il-pleut, Mon pas traînant à l’instant fatal et nuiteux. Les crapauds dans leur crapaudière, Les scarabées derrière chaque pierre, Miraient au ciel s’abattre une immense paupière. Comme un rire, le jour jauni, Les cieux rouges nous lancent un grand cri, Brillant dans chacun de nos regards alanguis. Leur vin sanglant et écarlate, Qu’épanche l’horizon (cette omoplate Cosmique), a les couleurs mutilées des agates. Mais doucement le vin se tire Pour se jeter dans un nouvel empire, Dans cette courbe abreuvée comme une satyre. Sous son éclipse répétée, S’est clôt le ciel : sa paupière étoilée A ensommeillé le dernier jour de l’année. 1 er janvier 2026

Le Mangeur de sous

  Un soir qu’il comptait ses piécettes, un villageois se rendit compte qu’il en manquait une. « Sacrebleu ! s’écria-t-il, ronchonnant à voix haute des plaintes incompréhensibles. Ce n’est pas possible, non, mes calculs étaient corrects ! Reprenons, oui, reprenons, car j’ai forcément dû me tromper quelque part. » Cet infatigable financier, ouvert à l’arithmétique une fois la nuit tombée – et seulement à ce moment-là, pour faire ses comptes –, reprit entièrement son calcul ; la même exclamation intérieure, suivie des mêmes plaintes, face au constat cuisant : une pièce manquait. Alors, plutôt que d’admettre, à lui d’abord, à sa famille ensuite, que (cauchemar !) il s’était trompé, il préféra déplacer sa faute sur un autre. Au matin, lui qui avait à peine fermé l’œil de la nuit, il annonça à sa femme, au petit-déjeuner, qu’ils avaient été victimes d’une honteuse filouterie. « Le crois-tu, voler des honnêtes gens, qui gagnent leur pitance grâce à ...

La mémoire du temps

  Où nos amours d’antan se sont-ils dispersés À travers les mers immenses du temps Vers où ont flotté ces passions parcheminées Qu’on ressasse comme des légendes d’or ? Où se trouvent les beaux regards lancés Comme des mirages pour les années à venir Lueur de nos phares de cadenas enlacés Sur ce pont corrodé par notre absence ? Où s’est déposée l’empreinte de nos baisers Sur quelle plage souveraine d’éternité Pâtissent nos étreintes d’abandon Épaves de notre indiscernable passion ? Où te trouves-tu tandis que ma pensée Me ramène à l’onguent de ton image ? Quel élixir de vie la ramènera-t-elle Chaude comme la chair et le sang ? Où suis-je donc tombé crépusculaire Absorbé dans les limbes d’une nostalgie Heureuse malheureusement désoubliée Cicatrice sur la constellation de mes souvenirs ! 2025

Pleine lune

  L’œil rond de glace nous contemple, Dans sa nuit nuptiale, Sa pâleur cérémoniale Est l’idole d’un temple. L’idole grêlée, doucement, Comme des lucioles, Sans nid, coupant leur pétiole, Dépose ses enfants. Rejetons de morte lumière Qui écrivent des vers, Pour leur matrice dont l’avers Éponge leur misère ! Feu argentin du ciel obscur, Incendie de métal Qui embrase jusqu’au cristal, Et se noie sous l’azur… Avril 2025

Le Rire

  Les paupières de Joachim gémirent quand retentit le réveille-matin, déchirant le silence paisible d’une nuit qui s’achève. Il était cinq heures ; dehors, le soleil était encore loin d’esquisser les premières mèches de son impressionnante crinière. La fatigue semblait transpercer les yeux de l’homme encore dans son lit ; ses mains flageolaient comme au bord du malaise, et il sentait tout le poids du sommeil s’accrocher encore à ses pauvres épaules ; mais, hélas, il lui fallait prendre son courage à deux mains et quitter le doux royaume que constituent la couette et l’oreiller. Il échappa à ses draps onctueux, alluma la lumière, éclairant la chambre, et s’habilla comme de coutume. C’est de même comme à son habitude que Joachim descendit jusqu’à la cuisine et fit vrombir la machine à café, lui coulant dans une petite tasse en porcelaine un expresso des plus noirs. La caféine écarquilla ses pupilles, lui arracha un bégaiement ; et puis, c’était comme si la fati...

Les yeux de la lune

  Je vois des yeux noirs dans la lune C’est là que sommeillent Mes heures creuses Des chameaux se baladent sur mes paupières Ouvrant grand leurs narines Où se faufilent les relents de l’iris Mer de la pupille Des flots sans quête des vagues Qui n’ayant aucune côte sur laquelle mourir Roulent dans l’iris éternellement Éternellement s’effondrent sur elles-mêmes Coquilles argentées par la lune aux yeux noirs Trottent toujours ces chevaux du désert Et la mer bouillonne et la mer saigne Fissures de sang sur la supernova brune La lune pleure toujours de ne jamais voir le jour Et moi qui ne trouve pas le repos je lui crie : T u as au moins des yeux pour pleurer ! Juillet 2023

Ton nom

  Ton nom ton nom Ton nom Pendu à mes lèvres Lèvres déchirées Par ce nom d’absence Où es-tu ? C’est donc ce nom-là Que l’on donne Au chagrin d’amour ? Ton nom ton nom Imprimé dans mon sang Ton nom ton nom Que je répète inlassablement Ton nom Ton nom Ton nom Mon refrain de perdition Ton nom que j’aime chanter Car j’aime en souffrir ! Ton nom ton nom Sera mon dernier souffle Mon extrême onction Je dirai ton nom Oh ce nom, ce nom ! Sera-t-il avec moi Lors du passage ? Je m’essoufflerai L’allumette au coup de vent Je m’essoufflerai Dès que j’entendrai Ton nom s’éteindre Ton nom enflammé Ce nom que j’aime Le nom que porte mon âme Ce nom ce nom Me reviendra-t-il ? Ton nom ton nom Peut-être mais ce visage ? Ton visage ton visage Dans mes yeux ton visage. 2022